Critique

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màj : 10 déc. 2017

Critique syndicale

Mateo Alaluf, professeur à la faculté de sociologie de l'Université Libre de Bruxelles, spécialiste des questions relatives à l'emploi (et à ce titre proche du syndicat socialiste FGTB), compte parmi les plus farouches opposants à l'AU.

Son argumentation peut se résumer comme suit : le montant ne l'AU serait « nécessairement insuffisant » (il cite le montant de 600 euros/mois) de sorte qu'elle nuirait à la lutte traditionnelle pour des salaires décents et la diminution du temps de travail. L'AU agirait comme un leurre favorisant les revendications patronales pour des mesures de flexibilisation du travail, telles que les réformes Hartz implémentées en Allemagne en 2005 (N.d.A. : par le gouvernement ... "socialiste" du Chancelier Gerhard Schröder).

Notons cependant que le gouvernement allemand n'a pas eu besoin de l'AU pour imposer sa réforme libérale. D'autre part le sociologue ne démontre pas pourquoi le montant de l'AU serait "nécessairement insuffisant".

Ceci dit l'argumentation d'Alaluf confirme que le montant de l'AU constitue un élément fondamental de la problématique. Selon nous l'AU ne peut constituer un progrès social que si son montant est au moins égal au salaire minimum légal net, soit environ 1.200 euros/mois. On ne voit pas en quoi une telle AU serait incompatible avec l'amélioration des conditions de travail des salariés (durée du travail, montant du salaire, type de contrat, ...), dès lors que cette AU devrait logiquement avoir pour effet d'accroître le pouvoir de négociation des salariés. Mais surtout Alaluf ne dit pas en quoi une AU, quel que soit son montant, serait incompatible avec la hausse du salaire minimum légal et avec la réduction de durée légale du travail.

Une critique constructive de l'AU devrait par conséquent poser la question suivante : "à partir de quel montant l'AU constitue-t-elle un progrès social certain ?" (NB : il importe d'y répondre en faisant abstraction de la faisabilité financière, problématique certes fondamentale, mais dont le traitement doit nécessairement être précédé par la détermination du montant).

L'impact qu'aurait l'AU sur le niveau des salaires et la durée du travail n'est certes pas facile à prédire, mais l'on peut cependant déjà établir que :

  1. l'AU influencera principalement – à la baisse ou à la hausse – les salaires les plus bas ;
  2. l'effet à la hausse ou baisse (Δ) sera fonction :
    • du montant de l'AU : Δ élevé si AU élevée, Δ faible si AU faible ;
    • du rapport entre offre et demande de travail pour chaque secteur économique : hausse des salaires si excès de la demande de travail par les entreprises, baisse des salaires si excès de l'offre de travail par les ménages.
  3. il existe un montant de l'AU au-dessus duquel celle-ci n'est incompatible ni avec la hausse du salaire minimum légal ni avec la réduction de la durée hebdomadaire légale du travail, et même faciliterait très probablement la réalisation de ces objectifs !

Enfin ne perdons pas de vue que la problématique de l'AU ne se limite pas au seul cas des salariés : il y a aussi des chômeurs, des indépendants et des retraités. Or un objectif de l'AU est de garantir un revenu de base pour tous.

Conclusion. Pourquoi donc Mateo Alaluf s'oppose-t-il au principe même de l'AU plutôt qu'à sa version patronale ? Cela nous semble d'autant plus injustifié qu'une critique constructive telle que proposée plus haut, quelque soit sa conclusion (l'AU est, ou pas, irréaliste), aurait certainement pour effet de stimuler le débat en faveur d'une augmentation des salaires et la réduction du temps de travail. Je ne puis m'expliquer la position d'Alaluf que par ses liens étroits avec les dirigeants du syndicat "socialiste" FGTB. En effet la plupart des dirigeants syndicaux pensent – à tort ou à raison – que l'AU remettra en question l'utilité des syndicats. D'autre part, dans ce milieu anti-révolutionnaire, car très impliqué dans l'establishment politique, on n'envisage pas de changement radical de la société. Ainsi la FGTB ne revendique ni la nationalisation des grandes sociétés, ni la sortie hors de cette organisation atlantiste et néolibérale qu'est l'Union européenne ...

Un syndicalisme issu d'une conception anglo-saxonne de la sécurité sociale

Plutôt que de se concentrer sur ceux qui n'ont pas de travail, la logique du système anglo-saxon est plutôt d'inciter les gens à travailler à temps plein même pour un salaire minimum, et de compléter celui-ci par des aides complémentaires conditionnées au fait d'avoir un emploi à temps plein (NB : cette politique est d'autant plus favorable aux employeurs si ceux-ci en bénéficient plus qu'ils n'y contribuent).

Le tableau suivant compare les systèmes belge, français et américain pour une famille monoparentale comptant deux enfants. L'axe horizontal mesure le revenu avant impôt et cotisations sociales personnelles gagné par le parent, tandis que l'axe vertical mesure son revenu disponible c-à-d après impôt et cotisations sociales. Il apparaît que le système belge est le plus généreux envers ceux qui ne travaillent pas (point 0 sur l'axe horizontal). Par contre l’ordre s’inverse à l'approche du seuil de pauvreté (800 euros/mois pour un isolé). Enfin, pour les revenus bruts situés aux alentours de de 1.600 euros/mois la différence entre les trois pays s'estompe.

Budget pour un célibataire avec deux enfants

Budget pour un célibataire avec deux enfants [2013 - source]

La droite rouge à 45° représente la courbe de revenu disponible hypothétique d’un pays où il n’y aurait aucune taxe et aucun transfert <--> revenu brut = revenu disponible. Pour plus d'explications sur l'interprétation du graphique voir la source pages 9 à 13.

Revenu disponible

Les chiffres mentionnés ci-dessous concernent la France en 2010. A partir du PIB on obtient le revenu national en déduisant la dépréciation annuelle du capital (14% du PIB) et en ajoutant le solde des revenus étrangers (1% du PIB). Ainsi le revenu national représente 87% du PIB. A partir du revenu national on obtient le revenu disponible moyen en retirant les impôts (50% du revenu national) et en ajoutant les transferts (chômage, retraites, etc, soit 25% du revenu national). Autrement dit, le revenu disponible représente 100-50+25 = 75% du revenu national, les 25% de différence étant consacrés aux services publics (éducation, santé, routes, justice, police, ...). Ainsi en France en 2010 le PIB par habitant était d'environ 2.500 euros/mois et le revenu disponible par habitant était de 1.600 euros/mois, soit 2.100 euros/mois par adulte [source].

Le revenu n'est pas tout

Une étude de l'université de Louvain rappelle qu' « il est indispensable d’étudier l’effet d’une réforme sur les autres composantes des budgets publiques. En effet, un euro utilisé dans le cadre de la redistribution des revenus n’est plus disponible pour une autre politique, politique des soins de santé, de l’accueil de la petite enfance, de l’enseignement, etc., bref, de tous les biens publics qui déterminent aussi le niveau de vie d’une population. C’est particulièrement pertinent lorsque la justification qui est donnée à l’allocation universelle est la diminution de la pauvreté. L’idée consiste à dire qu’en augmentant le niveau de revenu minimum on diminue la pauvreté. C’est évidemment exact si l’on considère la pauvreté en revenu. La difficulté, pourtant, c’est que le revenu est un indicateur bien imparfait du niveau de vie et rien n’indique que c’est en augmentant les revenus que l’on diminue le plus la pauvreté. Certains, en effet, plaident plutôt pour une augmentation de l’accueil de la petite enfance, ou pour une amélioration de l’efficacité des services d’aide sociale, ou pour un meilleur accès à des logements de qualité, par exemple » [source].

L'AU ne résout que la face "demande" de la problématique (pouvoir d'achat). Il importe donc que cette demande puisse est satisfaite par une offre de biens et services, adéquate en terme de quantité, qualité et prix. Par conséquent, outre l'AU, l'État doit notamment veiller à la disponibilité :

  • de logements dont le loyer ne dépasse pas un tiers d'une AU dont le montant est au moins égal au salaire minimum légal actuel ;

    L'État peut et devrait agir radicalement sur le marché de l'immobilier, en nationalisant les grandes sociétés immobilières. Selon certaines estimations il y aurait jusqu'à trois fois plus de logements vides que de SDF en Europe ! [source].

  • de soins de santé, ainsi que de moyens de transport et de communication dont le rapport qualité/prix n'est pas manipulé ni dégradé par l'industrie privée dans un but de maximisation du profit (pseudos médicaments, obsolescence programmée, ...).

Rappelons à cet égard que dans le modèle synthétique l'AU est conçue en association avec (i) la démocratie directe (voir notre méta-projet tutmondigo.net) et (ii) la nationalisation systématique des grandes entreprises (voir notre article "Service public par des entreprises publiques").

Intégration
par le travail

Le travail est un facteur d'intégration sociale, c'est incontestable. Or la crainte existe qu'une AU d'un montant élevé dés-incite au travail. Mais aurons-nous le choix ? La précarisation voire la raréfaction du travail semblent en effet inéluctables, sous l'effet d'une robotisation augmentée par l'intelligence artificielle (NB : ce qui n'était pas le cas de la robotisation observée durant les deux siècles précédents) et de la désintermédiation entre producteurs et consommateurs. La raréfaction du travail capitaliste devrait nous inciter à développer d'autres formes de travail : familial, associatif, politique, scientifique (recherche théorique), artisanal, ...

Travail politique. L'AU pourrait être l'occasion de stimuler le travail politique, par la participation permanente et ouverte de la population au processus gouvernemental. Mais ce changement de paradigme exige de notre part une démarche proactive ... [approfondir].

Critique communiste

Selon Bernard Friot le revenu de base du modèle libéral serait un produit du capitalisme, visant à préserver celui-ci en neutralisant le risque d'un changement de paradigme économique. Dans la mesure où le revenu de base est financé par la fiscalité, c-à-d après la répartition (entre capital et travail) des valeurs produites, le revenu de base a par conséquent besoin du capitalisme pour se financer (N.d.A. : pour étant évidemment que les plus riches n'échappent pas à l'impôt ...). À l'opposé le salaire à vie du modèle collectiviste est financé par les cotisations, c-à-d au moment même de la production, empêchant ainsi toute appropriation de la production par des capitalistes.

Critique du revenu de base par Bernard Friot (4m10s - 2017)

Cette vidéo est assez surprenante : à 1m24s Friot reconnaît pourtant que toutes les cotisations ne sont pas en soi anti-capitalistes (cf. le concept de CPA), et d'autre part à 3m53s que certains impôts sont anti-capitalistes (notamment ceux qui financent les salaires des fonctionnaires).

Par conséquent la question "cotisation vs impôts" est-elle vraiment centrale ? Le noyau de la problématique ne se situe-t-il pas plutôt au niveau de la propriété privée des principaux moyens de production ? (les grandes entreprises). N'est-ce pas cette propriété non publique qui fait que les plus riches sont en mesure d'échapper à l'impôt ET que les salaires nets de cotisation augmentent moins vite que les gains de productivité ? (sauf les salaires des dirigeants ...).

Mais voilà : Friot se voulant communiste et libertaire, il souhaite limiter le rôle de l'État. En conséquence il ne propose pas de remplacer la propriété privée par la propriété publique mais la propriété lucrative par la propriété d'usage. Ce faisant Friot évite de confronter sa théorie à la problématique du type juridique de la propriété (privée vs publique). Or selon nous celle-ci n'est pas une alternative à - mais complète (voire englobe) - la problématique du type fonctionnel de la propriété (lucrative vs d'usage). À l'opposé l'allocation universelle du modèle synthétique prône clairement (i) de faire du statut de grande entreprise un monopole public (ce qui implique la nationalisation des entreprises concernées : approfondir), et (ii) de gérer les entreprises publiques sous statut (à créer) de coopératives publiques. Notons à cet égard qu'une étude de Ernst & Young révèle que sur l'ensemble de la planète les populations sont généralement satisfaites des entreprises publiques, et qu'elles les apprécient mieux que les entreprises privées [source].

Environnement

Dans la mesure où l'on penserait que la faisabilité de l'AU augmente avec le niveau de développement économique (NB : ce n'est pas notre opinion) se pose la problématique de la contrainte écologique.

PIB mondial
par habitant

Entre 1980 et 2010, le PIB belge par habitant a augmenté de 1,6 % par an en moyenne [source]. A ce taux de croissance le PIB/hab double tous les 45 ans. En 2010 le PIB/hab belge était d'environ 2.500 euros/mois, et le PIB/hab mondial de 750 euros/mois (11.700 dollars/an) [source]. Pour que ce PIB mondial par habitant atteigne 35.000 dollars/an (environ 2.200 euros/mois) en 2100 - comme le suggère la courbe de tendance générée à partir des données historiques allant de 1800 à 2000 (cf. tableau ci-dessous) - il faudrait que le taux de croissance du PIB mondial par habitant soit en moyenne de 1,2% par an d'ici à la fin du siècle. S'il était de 2% alors le niveau de 35.000 dollars/an serait atteint dès 2066.

PIB mondial par habitant

Or d'après une estimation de l'OCDE (2012), le PIB mondial par habitant devrait croître à un rythme légèrement supérieur à 2% par an en moyenne durant les 50 prochaines années. Et entre 2000 et 2008 le taux de croissance fut de ... 6% [source], de sorte que si ce rythme étaient maintenu les 35.000 dollars/an seraient atteints vers 2030 ... (évidemment le taux a chuté depuis 2008, mais c'est le taux moyen sur la période allant jusqu'à 2030 qu'il faut prendre en compte).

Comment se fait-il qu'en République démocratique du Congo le PIB/hab soit inférieur à cinquante euros/mois alors que ce pays regorge de ressources minières ? "La corruption de la classe dirigeante", répondra-t-on. Oui, mais par qui ... ? La réponse à ces questions confirme que la mondialisation de l'AU devra être corrélée à celle de la démocratie directe, à commencer par les pays riches.

Contrainte
écosystémique

A moins de découvrir rapidement une planète semblable à la Terre, et de disposer de moyens de transport pour l'atteindre, la dégradation de notre environnement naturel (diminution de la variété des espèces animales et végétales, réchauffement climatique, ...) suggère que la tendance exponentielle décrite dans le graphique ci-dessus va être réduite, arrêtée ou même inversée (thèse de la décroissance).

Décroissance ? Le questionnement sur l'opportunité de la décroissance ne doit pas se limiter au seul aspect quantitatif car les propriétés qualitatives du système de production/consommation sont au moins aussi déterminantes. Croissance de quoi, et comment ? ... voilà la question essentielle ! À cette question la théorie relative de la monnaie propose une réponse concrète et innovante. Il est typique des changements de paradigme d'être freinés par la difficulté que nous avons de nous déconditionner par rapport aux référentiels devenus obsolètes (et cela alors que nous souhaitons pourtant nous en libérer ...), ce qui peut conduire à imaginer des "solutions" inappropriées aux problématiques nouvelles. Ainsi une erreur fréquente consiste à considérer qu'il faut inverser le moyen (croissance --> décroissance) pour préserver l'objectif final (le développement durable). Or dans le cas d'un changement de paradigme un tel raisonnement peut s'avérer complètement erroné. Pour approfondir ces notions lire notre article "De la croissance économique au développement durable".

Inflation

Il y aura un effet inflationniste (mais seulement "one shot") dans la mesure où (i) la baisse de l'offre de travail induirait une baisse de la production et (ii) la meilleure répartition des richesses provoquera une hausse de la demande. Mais il convient de prendre en compte le faible niveau d'inflation observé depuis le début du siècle. Or l'inflation proche de zéro voire même négative semble devenir une donnée structurelle sous l'effet de la robotisation et l'amélioration de l'efficacité énergétique de l'appareil productif.

Globalement le risque d'inflation semble donc limité. Mais il y aura certes des différences locales - selon les régions et les secteurs économiques. Ainsi les pressions inflationnistes induites par l'instauration de l'AU seront probablement plus fortes dans les régions les plus pauvres (mais celles-ci sont également celles qui bénéficieront du plus grand transfert de richesse).

Peut-être faudra-t-il envisager un mécanisme de blocage des prix, notamment pour ce qui concerne les loyers (l'AU pourrait constituer un effet d'aubaine pour les propriétaires). Mais là encore, rappelons que le modèle synthétique s'inscrit dans un nouveau paradigme, notamment en ce que le statut de grande entreprise serait un monopole public ...

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