Critique

màj : 12 oct. 2017
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Critique syndicale

La présente section est une réponse au petit ouvrage de Mateo Alaluf : "L'allocation universelle, nouveau label de précarité" (Éditions couleurlivres.be, 2014, 85 p.)

Mateo Alaluf ‐ professeur à la faculté de sociologie de l'Université Libre de Bruxelles, et spécialisé dans les questions relatives à l'emploi ‐ considère l'AU comme un renoncement à la lutte pour des salaires décents et la diminution du temps de travail. Alaluf est également proche de la direction du syndicat socialiste belge FGTB.

Sa thèse reposait originellement sur l'affirmation que le montant de l'AU serait "nécessairement insuffisant". Cependant Alaluf ne définit pas ce qu'il entend par "nécessairement insuffisant". Et lorsque les travaux de Bernard Friot montrèrent qu'un salaire à vie d'au moins 1.500 euros/mois est financièrement possible, Alaluf persista, maintenant que même dans ce cas celle-ci demeure nuisible à la lutte pour des salaires plus élevés, la diminution du temps de travail, et l'amélioration des autres conditions de travail ...

Pourquoi cela ? Alaluf affirme que le patronat utilise l'AU comme un leurre pour obtenir une réforme législative favorisant la flexibilité du travail, à l'instar des réformes Hartz implémentées en Allemagne en 2005 par le gouvernement "socialiste" du Chancelier Gerhard Schröder.

Cependant le gouvernement allemand n'a pas eu besoin de l'AU pour imposer sa réforme libérale. Il reste à démontrer en quoi une AU telle que définie par nous serait incompatible avec la diminution du temps de travail et l'amélioration des autres conditions de travail des salariés, dès lors que l'AU devrait logiquement avoir pour effet d'accroître le pouvoir de négociation des salariés, et cela d'autant plus que le montant de l'AU sera élevé ! Une question centrale est donc bien celle du niveau de l'AU. Une critique constructive de l'AU devrait par conséquent poser la question suivante : "à partir de quel montant l'AU constitue-t-elle un progrès social certain ?" (NB : il importe d'y répondre en faisant abstraction de la faisabilité financière, problématique certes fondamentale, mais dont le traitement doit nécessairement être précédé par la détermination du montant).

Il est vrai que l'impact qu'aura l'AU sur le niveau des salaires et la durée du travail n'est pas facile à prédire, mais l'on peut d'ores et déjà établir que :

  • l'AU n'influencera - à la baisse ou à la hausse - que les salaires les plus bas ;
  • l'effet à la hausse ou baisse sera probablement fonction du type de profession ;
  • l'AU n'est incompatible ni avec la hausse du salaire minimum légal ni avec la réduction du temps de travail, et il se pourrait même qu'elle favorise ces évolutions !

En outre ne perdons pas de vue le fait que la problématique de l'AU ne se limite pas au seul cas des salariés : il y a aussi des chômeurs, des indépendants et des retraités. Or un objectif de l'AU est de garantir un revenu de base pour tous.

Un syndicalisme issu d'une conception anglo-saxonne de la sécurité sociale

Plutôt que de se concentrer sur ceux qui n'ont pas de travail, la logique du système anglo-saxon est plutôt d'inciter les gens à travailler à temps plein même pour un salaire minimum, et de compléter celui-ci par des aides complémentaires conditionnées au fait d'avoir un emploi à temps plein (NB : cette politique est d'autant plus favorable aux employeurs si ceux-ci en bénéficient plus qu'ils n'y contribuent).

Le tableau suivant compare les systèmes belge, français et américain pour une famille monoparentale comptant deux enfants. L'axe horizontal mesure le revenu avant impôt et cotisations sociales personnelles gagné par le parent, tandis que l'axe vertical mesure son revenu disponible c-à-d après impôt et cotisations sociales. Il apparaît que le système belge est le plus généreux envers ceux qui ne travaillent pas (point 0 sur l'axe horizontal). Autrement dit il est le plus proche d'un AU. Par contre, l’ordre de ces trois pays s’inverse lorsque l’on considère le revenu de ceux qui travaillent à temps plein au taux de salaire minimum (qui sont différents dans ces trois pays).

Budget pour un célibataire avec deux enfants

Budget pour un célibataire avec deux enfants [2013 - source]

  • À noter sur la courbe belge le changement à partir de 1.100 euros/mois (axe horizontal), qui est le revenu minimum légal d'un parent isolé en Belgique.
  • La droite rouge à 45° représente la courbe de revenu disponible hypothétique d’un pays où il n’y aurait aucune taxe et aucun transfert <--> revenu brut = revenu disponible.
  • Pour plus d'explications sur l'interprétation du graphique voir la source pages 9 à 13.
Revenu disponible

Les chiffres mentionnés dans cet encadré concernent la France en 2010. A partir du PIB on obtient le revenu national en déduisant la dépréciation annuelle du capital (14% du PIB) et en ajoutant le solde des revenus étrangers (1% du PIB). Ainsi le revenu national représente 87% du PIB. A partir du revenu national on obtient le revenu disponible moyen en retirant les impôts (50% du revenu national) et en ajoutant les transferts (chômage, retraites, etc, soit 25% du revenu national). Autrement dit, le revenu disponible représente 100-50+25 = 75% du revenu national, les 25% de différence étant consacrés aux services publics (éducation, santé, routes, justice, police, ...). Ainsi en France en 2010 le PIB par habitant était d'environ 2.500 euros/mois et le revenu disponible par habitant était de 1.600 euros/mois, soit 2.100 euros/mois par adulte [source].

L'opposition de Mateo Alaluf au principe même de l'AU plutôt qu'à sa version patronale s'explique peut-être par ses liens étroits avec les dirigeants du syndicat "socialiste" FGTB. En effet la plupart des dirigeants syndicaux pensent - à tort ou à raison - que l'AU remettra en question l'utilité des syndicats. D'autre part, dans ce milieu anti-révolutionnaire, car très impliqué dans l'establishment, on n'envisage pas de changement radical de la société. Ainsi la FGTB ne revendique ni la nationalisation des grandes sociétés, ni la sortie hors de l'atlantiste, "libérale" et oligarchique Union européenne ...

Le revenu n'est pas tout

Une étude de l'université de Louvain rappelle qu' « il est indispensable d’étudier l’effet d’une réforme sur les autres composantes des budgets publiques. En effet, un euro utilisé dans le cadre de la redistribution des revenus n’est plus disponible pour une autre politique, politique des soins de santé, de l’accueil de la petite enfance, de l’enseignement, etc., bref, de tous les biens publics qui déterminent aussi le niveau de vie d’une population. C’est particulièrement pertinent lorsque la justification qui est donnée à l’allocation universelle est la diminution de la pauvreté. L’idée consiste à dire qu’en augmentant le niveau de revenu minimum on diminue la pauvreté. C’est évidemment exact si l’on considère la pauvreté en revenu. La difficulté, pourtant, c’est que le revenu est un indicateur bien imparfait du niveau de vie et rien n’indique que c’est en augmentant les revenus que l’on diminue le plus la pauvreté. Certains, en effet, plaident plutôt pour une augmentation de l’accueil de la petite enfance, ou pour une amélioration de l’efficacité des services d’aide sociale, ou pour un meilleur accès à des logements de qualité, par exemple » [source].

L'AU ne résout que la face "demande" de la problématique (pouvoir d'achat). Il importe donc que cette demande puisse est satisfaite par une offre de biens et services, adéquate en terme de quantité, qualité et prix. Par conséquent, outre l'AU, l'État doit notamment veiller à la disponibilité :

  • de logements dont le loyer ne dépasse pas un tiers d'une AU dont le montant est au moins égal au salaire minimum légal actuel ;

    L'État peut et devrait agir radicalement sur le marché de l'immobilier, en nationalisant les grandes sociétés immobilières. Selon certaines estimations il y aurait jusqu'à trois fois plus de logements vides que de SDF en Europe ! [source].

  • de soins de santé, ainsi que de moyens de transport et de communication dont le rapport qualité/prix n'est pas manipulé ni dégradé par l'industrie privée dans un but de maximisation du profit (pseudos médicaments, obsolescence programmée, ...).

Rappelons à cet égard que dans le modèle synthétique l'AU est conçue en association avec (i) la démocratie directe (voir notre méta-projet tutmondigo.net) et (ii) la nationalisation systématique des grandes entreprises (voir notre article "Service public par des entreprises publiques").

Critique communiste

Selon Bernard Friot le revenu de base du modèle libéral serait un produit du capitalisme, visant à préserver celui-ci en neutralisant le risque d'un changement de paradigme économique. Dans la mesure où le revenu de base est financé par la fiscalité, c-à-d après la répartition (entre capital et travail) des valeurs produites, le revenu de base a par conséquent besoin du capitalisme pour se financer (N.d.A. : pour étant évidemment que les plus riches n'échappent pas à l'impôt ...). À l'opposé le salaire à vie du modèle collectiviste est financé par les cotisations, c-à-d au moment même de la production, empêchant ainsi toute appropriation de la production par des capitalistes.

Critique du revenu de base par Bernard Friot (4m10s - 2017)

Cette vidéo est assez surprenante : à 1m24s Friot reconnaît pourtant que toutes les cotisations ne sont pas en soi anti-capitalistes (cf. le concept de CPA), et d'autre part à 3m53s que certains impôts sont anti-capitalistes (notamment ceux qui financent les salaires des fonctionnaires).

Par conséquent la question "cotisation vs impôts" est-elle vraiment centrale ? Le noyau de la problématique ne se situe-t-il pas plutôt au niveau de la propriété privée des principaux moyens de production ? (les grandes entreprises). N'est-ce pas cette propriété non publique qui fait que les plus riches sont en mesure d'échapper à l'impôt ET que les salaires nets de cotisation augmentent moins vite que les gains de productivité ? (sauf les salaires des dirigeants ...).

Mais voilà : Friot se voulant communiste et libertaire, il souhaite limiter le rôle de l'État. En conséquence il ne propose pas de remplacer la propriété privée par la propriété publique mais la propriété lucrative par la propriété d'usage. Ce faisant Friot évite de confronter sa théorie à la problématique du type juridique de la propriété (privée vs publique). Or selon nous celle-ci n'est pas une alternative à - mais complète (voire englobe) - la problématique du type fonctionnel de la propriété (lucrative vs d'usage). À l'opposé l'allocation universelle du modèle synthétique prône clairement (i) de faire du statut de grande entreprise un monopole public (ce qui implique la nationalisation des entreprises concernées : approfondir), et (ii) de gérer les entreprises publiques sous statut (à créer) de coopératives publiques. Notons à cet égard qu'une étude de Ernst & Young révèle que sur l'ensemble de la planète les populations sont généralement satisfaites des entreprises publiques, et qu'elles les apprécient mieux que les entreprises privées [source].

Environnement

Dans la mesure où l'on penserait que la faisabilité de l'AU augmente avec le niveau de développement économique (NB : ce n'est pas notre opinion) se pose la problématique de la contrainte écologique. Pour tenter de l'évaluer relativement à l'AU commençons par comparer le niveau du salaire minimum légal (environ 1.500 euros/mois) avec les perspectives d'évolution future du PIB/ habitant.

PIB mondial
par habitant

Entre 1980 et 2010, le PIB belge par habitant a augmenté de 1,6 % par an en moyenne [source]. A ce taux de croissance le PIB/hab double tous les 45 ans. En 2010 le PIB/hab belge était d'environ 2.500 euros/mois, et le PIB/hab mondial de 750 euros/mois (11.700 dollars/an) [source]. Pour que ce PIB mondial par habitant atteigne 35.000 dollars/an (environ 2.200 euros/mois) en 2100 - comme le suggère la courbe de tendance générée à partir des données historiques allant de 1800 à 2000 (cf. tableau ci-dessous) - il faudrait que le taux de croissance du PIB mondial par habitant soit en moyenne de 1,2% par an d'ici à la fin du siècle. S'il était de 2% alors le niveau de 35.000 dollars/an serait atteint dès 2066.

PIB mondial par habitant

Or d'après une estimation de l'OCDE (2012), le PIB mondial par habitant devrait croître à un rythme légèrement supérieur à 2% par an en moyenne durant les 50 prochaines années. Et entre 2000 et 2008 le taux de croissance fut de ... 6% [source], de sorte que si ce rythme étaient maintenu les 35.000 dollars/an seraient atteints vers 2030 ... (évidemment le taux a chuté depuis 2008, mais c'est le taux moyen sur la période allant jusqu'à 2030 qu'il faut prendre en compte).

Comment se fait-il qu'en République démocratique du Congo le PIB/hab soit inférieur à cinquante euros/mois alors que ce pays regorge de ressources minières ? "La corruption de la classe dirigeante", répondra-t-on. Oui, mais par qui ... ? La réponse à ces questions confirme que la mondialisation de l'AU devra être corrélée à celle de la démocratie directe, à commencer par les pays riches.

Contrainte
écosystémique

A moins de découvrir rapidement une planète semblable à la Terre, et de disposer de moyens de transport pour l'atteindre, la dégradation de notre environnement naturel (diminution de la variété des espèces animales et végétales, réchauffement climatique, ...) suggère que la tendance exponentielle décrite dans le graphique ci-dessus va être réduite, arrêtée ou même inversée (thèse de la décroissance).

Décroissance ? À cet égard les théories de la décroissance qui limitent leur analyse au seul aspect quantitatif sont absurdes car les propriétés qualitatives du système de production/consommation sont au moins aussi déterminantes. Ainsi une réforme qualitative du système pourrait permettre à la fois un développement durable et une augmentation significative du taux de croissance économique : croissance de quoi, et comment ? ... voilà la question essentielle ! Il est typique des changements de paradigme d'être freinés par la difficulté que nous avons de nous déconditionner par rapport aux référentiels devenus obsolètes (et cela alors que nous souhaitons pourtant nous en libérer ...), ce qui peut conduire à imaginer des "solutions" inappropriées aux problématiques nouvelles. Ainsi une erreur fréquente consiste à considérer qu'il faut inverser le moyen (croissance --> décroissance) pour préserver l'objectif final (le développement durable). Or dans le cas d'un changement de paradigme un tel raisonnement peut s'avérer complètement erroné. Pour approfondir ces notions lire notre article "De la croissance économique au développement durable".

Inflation

Il y aura un effet inflationniste, mais seulement "one shot", et seulement dans la mesure où (i) la baisse de l'offre de travail induirait une baisse de la production et (ii) la meilleure répartition des richesses provoquera une hausse de la demande. Dans la présente situation économique caractérisée par un chômage élevé et une inflation proche de zéro, l'effet inflationniste n'est pas problématique dans la mesure où la robotisation (--> hausse de la productivité) et l'amélioration de l'efficacité énergétique de l'appareil productif (--> faible inflation) sont des tendances irréversibles.

Il y aura cependant des différences locales - selon les régions et les secteurs économiques - sur base des différentiels de revenu et salaire moyen.

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