Du libre-échange

Commenter
màj : 10 déc. 2017

Préambule

Quel rapport entre AU et libre-échange ?

L'AU pourrait constituer une adaptation de notre système de sécurité sociale à un monde globalisé où des entreprises privées se délocalisent vers les pays dont les normes fiscales, sociales et environnementales sont plus avantageuses (pour ces entreprises ...). Dans les pays développés des pans entiers d'une industrie peuvent ainsi disparaître en quelques années, laissant au chômage des travailleurs sans autres compétences que celles requises dans leur secteur.

Deux autres réponses que l'AU visent à préserver une structure industrielle nationale dans des secteurs considérés comme stratégiques :

  1. la création d'entreprises publiques [approfondir] ;
  2. l'application de mesures protectionnistes.

Une réponse protectionniste à la problématique des délocalisations et du dumping doit prendre en compte deux point de vue apparemment antagonistes :

  • celui des salariés licenciés, dont la reconversion professionnelle (quand elle est possible) se traduit souvent par une précarisation du travail ;
  • celui des entreprises privées, qui sont le moteur du commerce international.

La hausse des écarts de richesse dans les pays plus développés suggère que le point de vue des entreprises privées (le libre-échange) l'a emporté. Le protectionnisme est-il pour autant une revendication rationnelle dans le chef des travailleurs précarisés des pays développés ?

Pour répondre à cette question commençons par mentionner un fait déterminant : globalement la précarisation du travail dans les pays les plus développés semble avoir été plus que compensée par l'émergence d'un classe moyenne dans les pays moins développés (principalement en Chine).

Définition et promoteurs du libre-échange

Définition

Fondement majeur de l'idéologie "libérale" le principe d' "ouverture des marchés" prône l'interdiction de toutes barrières à la circulation internationale des capitaux (investissements et spéculation), des biens & services (le commerce) et des personnes (entendez : le facteur de production "travail" ...).

Promoteurs

Trois organisations "internationales" ont pour mission d'imposer ce principe aux États : le FMI (capitaux), l'OMC (biens & services) et l'ONU (Droits de l'homme). Celles-ci furent créées après la seconde guerre mondiale à l'initiative du gouvernement US, qui y exerce une influence dominante [approfondir]. Enfin l'UE est l'application la plus institutionnalisée du libre-échangisme, qui constitue un pilier de son Traité sur le fonctionnement de l'UE (TFUE).

Les universités jouent également un rôle considérable car dans les cours d'économie enseignés aux étudiants seule l'idéologie "libérale" est considérée, étant présentée implicitement comme un ensemble de lois économiques naturelles.

Dans notre article "Contexte" nous avons montré que le "libéralisme" en général et le libre-échangisme en particulier correspondent au mode de vie d'une minorité privilégiée de la population, de plus en plus déconnectée du vécu de la majorité.

Dans les sections suivantes nous allons résumer les avantages puis inconvénients du libre échange.

Avantages du libre-échange

L'ouverture des marchés nationaux aux biens & services en provenance de l'étranger peut s'avérer bénéfique pour la collectivité (ménages, entreprises, État) dans la mesure où cette ouverture peut avoir tout ou partie des quatre effets suivants :

  1. augmenter la productivité globale grâce à la spécialisation internationale (théorie des avantages comparatifs) ;

    Limites de la théorie des avantages comparatifs

    La théorie des avantages comparatifs, stipule que les pays ont mutuellement intérêt à s'ouvrir au commerce international plutôt qu'à rechercher l'autarcie économique. Il suffirait pour cela que chaque pays se spécialise dans la production pour laquelle il dispose de la productivité la plus forte ou la moins faible, relativement à ses partenaires.

    Voici quelques critiques concernant cette théorie.

    • Subjectivité ?. Dans les années 1980 le gouvernement français décida d'abandonner les secteurs des machines-outils, du textile et du bois, considérant qu'ils n'avaient pas "d'avantages comparatifs". L'Allemagne, pays voisin, décida quant à elle de conserver ces secteurs, voire des les développer. Trente ans plus tard, l'on peut constater les effets respectifs de ces deux stratégies opposées sur les performances économiques des deux pays ...
    • Impérialisme. Un corollaire de la théorie des avantages comparatifs est que les pays ne sont plus autonomes, et échangent leur production contre des biens produits dans d'autres pays. Elle constitue par conséquent une base idéologique idéale pour une politique impérialiste, visant à organiser l'économie mondiale comme celle d'un seul pays .
    • Uniformisation. Il résulte de la spécialisation économique des pays une augmentation de la taille moyenne des entreprises, une diminution de leur nombre, et une industrialisation des méthodes de production. L'idéologie "libérale" affirme que les économies d'échelle positives qui en résultent (l'efficacité augmente avec la taille) l'emporteraient sur les économies d'échelle négatives (l'efficacité diminue avec la taille). Parmi les effets pervers on citera notamment la disparition de l'artisanat local, l'uniformisation du paysage agricole, ou encore le moindre goût de la nourriture industrielle relativement à la nourriture artisanale.
  2. réduire les coûts de transaction par :

    • la suppression des contrôles transfrontaliers ;

    • le remplacement éventuel des monnaies nationales par un monnaie commune (union monétaire).

      Parmi les spécialistes plus grand monde ne croit dans la pertinence économique de ce concept essentiellement politique qu'est l'union monétaire [approfondir], et d'autant moins qu'il existe de solides arguments en faveur du change flottant [approfondir]. Malheureusement la pression politique (et financière ...) exercée par l'UE est tellement forte que très peu de spécialistes osent le dire publiquement.

  3. dans les pays exportateurs : développer – grâce à la demande étrangère – des secteurs économiques naissants (pays en développement) ou d'ouvrir de nouveaux marchés aux entreprises (pays développés) ;

  4. dans les pays importateurs :

    • permettre aux agents économiques (ménages, entreprises, État) de se procurer des biens & services que leur économie nationale ne produit pas ;
    • accroître la concurrence avec les autres biens & services produits par l'économie nationale, ce qui théoriquement améliore leur rapport qualité/prix.

Cependant nous allons voir qu'en ce qui concerne l'importation/exportation de capitaux (investissements étrangers) et de travailleurs (migration planifiée), le libre échange peut s'avérer nuisible s'il est appliqué sans discernement. Les "échanges commerciaux" ne sont pas nécessairement créateurs de valeur : dans certains cas il peut s'agit d'un simple transfert de richesses (ou de prédation) voire même de destruction de richesses.

Inconvénients du libre-échange

On peut identifier quatre effets pervers du libre-échange inconditionnel : dumping, délocalisation, néocolonialisme, aculturation.

  1. Dumping. Nous entendons ici par "dumping" la minimisation par des États, ou la violation par des entreprises, de contraintes légales en matière de fiscalité, de protection sociale ou de protection de l'environnement. La motivation est généralement de conquérir ou préserver des parts de marché, mais dans le chef des États ce n'est pas nécessairement le cas. Les effets majeurs des trois formes de dumping sont les suivants :
    • dumping environnemental : --> dégradation de l'environnement, non réalisation des objectifs de limitation d'émission de CO2 ;
    • dumping fiscal : --> baisse des recettes publiques --> hausse de la dette publique --> démantèlement des services publics ;
    • dumping social : --> précarisation du salariat (remplacement de CDD par des CDI, généralement moins rémunérés, plus stressants et sans perspective de carrière) ;
  2. Délocalisation. Lorsque la délocalisation d'entreprises (généralement de pays développés vers des pays à plus bas salaires) et de travailleurs (généralement de pays en développement vers des pays à plus hauts salaires) n'est pas compensée par une entrée équivalente de moyens et/ou facteurs de production en provenance de l'étranger, il en résulte automatiquement un effet de désindustrialisation (pays développés) ou/et de dépopulation (pays à bas salaires).

    Double exploitation. Les pays riches envoient donc du capital (financier et non-financier) dans les pays pauvres, qui eux envoient des travailleurs aux pays riches, phénomène que la dialectique libérale décrit comme un "échange de facteurs de production". Or dans notre article "De la croissance économique au développement durable" nous avons vu que le capital financier n'est pas facteur de production mais titre de propriété, de sorte que « exporter du capital financier » signifie en réalité « prendre possession de ». Par conséquent lorsque l' "échange" évoqué ici est constitué principalement d'exportation de capital financier il n'y a pas "échange" mais double exploitation : les pays riches prennent possession des ressources naturelles des pays pauvres, qui eux perdent leurs facteurs de production (les humains, surtout les plus qualifiés ...) au profit des pays riches, ou du moins de leur classe dirigeante car la masse des salariés subit quant à elle la concurrence de cette main d'œuvre étrangère bon marché et toujours plus nombreuse.

  3. Néocolonialisme. L'ouverture totale d'une économie nationale permet à de puissants conglomérats étrangers exportateurs de capitaux de prendre/conserver le contrôle de ressources naturelles et d'éléments clés de la structure productive/financière de néocolonies, et d'ainsi :

    • accaparer la majeure partie des bénéfices issus de l'exploitation des ressources naturelles ;
    • évincer les PME indigènes ;

      En Russie depuis 2016 les pouvoirs publics ne peuvent utiliser des logiciels étrangers que s'il n'existe pas d'analogues nationaux sur le marché russe [source].

    • spolier le Trésor public grâce à des privilèges fiscaux obtenus par la corruption du gouvernement indigène.

    Le capital financier comme instrument de prédation

    Le piège des emprunts à l'étranger. Pour acheter des produits que l'économie nationale ne produit pas ou pas assez (haute technologie, matières premières, ...) un État doit payer soit dans la devise du pays où il achète ces biens, soit dans la devise d'un pays dont la monnaie est acceptée par des entreprises partout dans le monde (généralement le dollar US). Pour se procurer des devises étrangères un pays doit de préférence être exportateur net de biens/services, et dans le cas contraire (importateur net) il doit alors se résigner à emprunter des devises ... et donc à payer des intérêts. Mais comment va-t-il payer ces intérêts s'il demeure importateur net ? Réponse : par de nouveaux emprunts !

    Intérêts composés. Normalement la croissance de la charge d'intérêt annuelle augmente linéairement. Mais lorsque celle-ci est chaque fois ajoutée au principal (on parle alors d'intérêts composés) la croissance de la charge devient exponentielle, de sorte que la charge d'intérêt devient rapidement supérieure au principal ! Beaucoup de pays africains ont été asservis de cette manière (parfois même avec la complicité de leurs dirigeants) car le remboursement d'intérêts composés exige que le PIB du pays emprunteur connaisse également une croissance exponentielle !

    FMI et privatisations. C'est là qu'intervient Le FMI, créé à la fin de la seconde guerre mondiale à l'initiative du gouvernement US. Le FMI accorde des prêts en dollars aux États qui en font la demande, mais en échange il impose aux gouvernements emprunteurs d'appliquer à leur économie un programme dit « plan d'ajustements structurels ». Ce programme fondé sur l'idéologie "libérale" consiste notamment dans la privatisation des biens nationaux et des services publics, et qui plus est, à des prix systématiquement (très) sous-évalués, au bénéfice des grandes sociétés privées (souvent sous contrôle US) qui achètent ces entreprises publiques étrangères pour les exploiter à leur profit.

  4. Aculturation. L'absence de barrières aux échanges peut conduire à l'éradication des diverses cultures nationales et leur substitution par une culture globale (cf. l'américanisation des pays européens).

Protectionnisme

Définition. Le protectionnisme consiste à protéger l'appareil productif national contre la concurrence étrangère, en favorisant les exportations et en freinant les importations.

Mesures. Le protectionnisme peut prendre la forme de mesures tarifaires ou non tarifaires (par exemple des normes techniques).

Justifications. Les gouvernements qui pratiquent le protectionnisme le justifient différemment selon leur niveau de développement :

  • dans les pays moins développés : protéger les secteurs industriels naissants, encore insuffisamment concurrentiels par rapport à la production de masse des pays plus développés ;

    Une objection à l'argument des industries naissantes est que si une entreprise est capable à terme de devenir rentable, et pour autant que les marchés des capitaux soient efficients, il se trouverait toujours des investisseurs pour lui fournir les fonds nécessaires.

  • dans les pays plus développés : protéger les travailleurs des secteurs industriels en voie d'obsolescence, contre la concurrence des pays moins développés dont les normes sociales et environnementales sont inférieures, en termes relatifs (par exemple salaire minimum / salaire moyen et salaire moyen / PIB/hab) ou seulement absolus.

    Objection : si le différentiel de norme n'existe qu'en termes absolus il est préférable de développer le système de sécurité sociale (cf. allocation universelle du modèle synthétique) plutôt que de pratiquer le protectionnisme. Mais si le différentiel existe également en termes relatifs – c-à-d s'il y a dumping – n'est-il pas justifié de conditionnaliser le libre échange au respect de normes anti-dumping ?

Stratégie : le protectionnisme entraîne généralement des mesures de rétorsion.

Soutien. Il semble que la plupart des économistes sont défavorables à toute forme de protectionnisme. Cependant au moins un prix Nobel d'économie a exprimé une opinion moins tranchée. Ainsi le prix Nobel 1988, le français Maurice Allais, soulignait la nécessité d'encourager la concurrence entre économies, mais pour autant qu'elles soient relativement homogènes. Il recommandait par conséquent de préserver un certain niveau de protectionnisme entre économies hétérogènes [source].

Après son prix Nobel, Allais va exprimer dans diverses publications une critique acerbe du libre-échange inconditionnel et de l'abandon aux banques privées du droit régalien de création monétaire, ce qui lui vaudra d'être banni par la presse et les chaînes de télévision. Cet ostracisme, qui est une forme de répression politique, confirme l'extrémisme à caractère quasiment religieux de ces deux piliers de l'idéologie "libérale" que son le libre-échange inconditionnel et la privatisation de la création monétaire.

Partant des remarques d'Allais nous développons dans la section suivante le concept de libre-échange conditionnel.

Libre-échange conditionnel

Prémisses. Le concept de libre-échange conditionnel développé ici est fondé sur une double prémisse :

  • le souhait d'imposer aux entreprises le respect de normes contre le dumping social, environnemental et fiscal ;

  • la recommandation du prix Nobel d'économie Alphonse Allais de n'appliquer le libre-échange qu'à des économies relativement homogènes.

Principes :

  1. Chaque pays n'applique le libre-échange aux importations qu'à la condition que les entreprises exportatrices et leur gouvernement respectent des normes anti-dumping.

  2. Une institution internationale de type confédéral :

    1. détermine le niveau des normes (notamment salaire minimum / salaire moyen et salaire moyen / PIB/hab) ;

      Définition. L'OMC limite la définition du dumping au seul cas d'une entreprise qui « exporte un produit à un prix inférieur à celui qu'elle pratique normalement sur son propre marché intérieur » [source]. Il conviendrait d'y ajouter (i) « la minimisation des contraintes légales en matière de fiscalité, travail ou environnement par un État », et (ii) « la violation de contraintes légales en matière de fiscalité, travail ou environnement par une entreprise ».

    2. organise un système décentralisé d'évaluation des États et entreprises quant au respect de ces normes (PS : cette décentralisation pourrait être réalisée au moyen de la technologie des chaînes de bloc).

      Évaluation.Il existe déjà les normes ISO, mises au point par l'Organisation internationale de normalisation, notamment ISO 14000 (environnement) et ISO 26000 (responsabilité sociétale). Cependant, selon nous, l'Organisation internationale de normalisation est moins une ONG qu'une société commerciale offrant aux organisations privées ou publiques un service de relooking d'image de marque. La concurrence se développe d'ailleurs rapidement dans le secteur juteux de la "certification" ...

Frontières
numériques

L'idée selon laquelle il ne serait pas possible d'imposer des lois nationales aux entreprises "globales" sous prétexte qu'il ne serait pas possible d'installer des frontières numériques sur Internet est une légende urbaine savamment entretenue. Il est tout à fait possible d'installer des frontières numériques, et en outre à des coûts nettement inférieurs aux frontières physiques [exemple]. Il est donc tout à fait possible pour tout État d'imposer des règles nationales aux "entreprises globales", et à leur interdire l'accès aux marché national si elles refusent ou sont incapables d'en respecter les règles. Le problème est moins technologique que politique. La classe politique invoque des raisons fallacieuses pour justifier sa non-action. La véritable raison est selon nous sa corruption.

Conclusion

Le libre-échange a des effets très semblables au progrès technologique, en stimulant le développement économique mais en rendant obsolètes les compétences des travailleurs des secteurs déclassés/évincés. Un système de sécurité sociale plus généreux (cf. l'AU du modèle synthétique) permettrait de neutraliser cet effet d'éviction.

Inertie du déclassement. Les travailleurs licenciés des secteurs en décroissance qui ont retrouvé un emploi dans un autre secteur sont généralement déclassés : leurs conditions de travail sont détériorées (salaire inférieure, stress plus élevé, ...). L'apprentissage d'un autre métier est d'autant plus difficile que le travailleur est âgé. En outre un reclassement professionnel requiert au moins trois années de formation à temps plein, et encore au moins cinq années de pratique à temps plein pour retrouver le niveau d'avant déclassement. Cela fait huit années au total, dont les trois premières sans revenu !

Par conséquent si l'on stimule le libre-échange tout en démantelant le système de sécurité sociale (n'est-ce pas ce vers quoi conduit l'Union européenne ?), on porte gravement préjudice aux travailleurs déclassés. On comprend alors que la population souhaite majoritairement certaines formes de protectionnisme, notamment la conditionnalisation du libre-échange au respect de normes anti-dumping [source].

D'autre part nous considérons comme abusif et anticonstitutionnel au regard du droit national un droit libre-échangiste supranational qui considère que les entreprises publiques sont des entraves à la libre concurrence si elles ne se comportent pas comme des entreprises privées (cas du Traité sur le fonctionnement de l'Union européenne).

Quelques commentaires de chercheurs permettant de mettre en perspective l'ensemble de la problématique.

Comprendre les chaînes de valeur mondiales (4m54s, 2015)

Economies d'échelle et stratégies de volume : les pièges cachés (3m18s, 2015)

Comment le libre-échange a sacrifié les classes moyennes
(7m16s - 2016)

Faudrait-il valider par référendum
les accords de libre-échange ?
(3m46s - 2017)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *