Libre-échange

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Màj : 25 nov. 2018

Préambule

commerce-international.jpg

La propagation planétaire du commerce est un phénomène quasiment permanent qui existe depuis que l'homme existe, mais se développe de plus en plus vite (tendance exponentielle composée de variations cycliques autour cette tendance).

On peut en distinguer deux moteurs :

  • technologique : le développement des moyens de communication et le commerce international sont intimement corrélés, l'un et l'autre sont des phénomènes relativement spontanés ;
  • politique : colonialisme, impérialisme et libéralisme.

Le "libre échange" relève du moteur politique. C'est une "philosophie" du commerce international prônant l'interdiction de toutes barrières (*) à la circulation internationale (et partant aux échanges) :

  • des biens & services (le commerce) ;
  • des capitaux (investissements et spéculation) ;
  • des personnes (le facteur de production "travail").

(*) On distingue barrières tarifaires (droits de douane, subventions aux exportations, dévaluation monétaire, ....) et non-tarifaires (quotas à l'importation, normes techniques ou sanitaires, préférence nationale, ...).

L'Union européenne est probablement la réalisation la plus achevée du libre-échange, par la suppression des contrôles transfrontaliers et l'union monétaire, qui ont pour effet de réduire les frais de transaction des échanges commerciaux entre États membres. Mais l'Union européenne est un échec politique et économique ... [approfondir].

Des organisations internationales ont pour ambition de propager, voire d'imposer aux États du monde entier, cette idéologie libérale du "laisser faire" :

  • l'OMC (biens & services) ;
  • le FMI (capitaux) ;

    Le FMI a conçu un modèle économétrique [GIMF] permettant de simuler par exemple l'effet sur le PIB d'une hausse des droits de douane. Il faut cependant savoir qu'un modèle économétrique peut-être paramétré ou conçu de telle sorte qu'il donne systématiquement le type de résultat souhaité par ses concepteurs.

  • des ONG humanitaires telles que Amnesty International (Droits de l'homme)

L'OMC et le FMI furent créées après la seconde guerre mondiale à l'initiative du gouvernement US, qui y exerce une influence dominante. Quant à Amnesty International il s'agit d'une organisation typiquement occidentale : ainsi à l'exception d'Hong-Kong (ancienne colonie britannique rétrocédée à la Chine en 1999), toutes les autres sections nationales d'AI, sont de pays membres de l'OTAN (14) ou alliés de l'OTAN (7) [source].

Pourtant, s'il existe un large consensus concernant les bienfaits du commerce international, il n'en est pas de même quant à la pertinence du libre-échange.

desindustrialisation.jpg

Ainsi la délocalisation d'entreprises privée vers des pays dont les normes fiscales, sociales et environnementales sont plus avantageuses (pour ces entreprises ...) a pour effet dans les pays développés que des pans entiers d'une industrie peuvent disparaître en quelques années, laissant au chômage des travailleurs sans autres compétences que celles requises dans leur secteur, et alors que la reconversion professionnelle se traduit le plus souvent par une précarisation du travail.

Globalement la précarisation du travail dans les pays les plus développés semble avoir été plus que compensée par l'émergence d'un classe moyenne en Chine et en Inde (pays émergents). Mais le développement économique ne peut se satisfaire de statistiques régionales (ni même globales). Il reste à résoudre la précarisation de la plupart des salariés et indépendants des pays occidentaux, ainsi que le trop lent développement (voire la stagnation) de nombreux pays africains.

La problématique est complexe car il s'agit de concilier des points de vues souvent divergents :

  • entreprises privées vs salariés ;
  • États vs entreprises privées ;
  • pays riches vs pays pauvres.

    On utilise généralement une nomenclature plus fine que riches/pauvres, composée de trois classes de pays selon le niveau de développement :
    1. pays développés : Allemagne, Australie, France, USA, ...
    2. pays émergents : Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud (BRICS) ;

      Certains de ces pays émergents sont exportateurs net de capital financier vers les pays développés. C'est particulièrement le cas de la Chine qui est le premier détenteur de titres du Trésor US (27% - source).

    3. pays en développement (que l'on appelait avant "tiers-monde" ou encore "sous-développés") : Afrique centrale, Afghanistan, Irak, ...

Mesures du commerce international

On peut comparer le degré de dépendance d'une économie par rapport au reste du monde (les économistes libéraux préfèrent le terme "d'ouverture") :

  • en termes quantitatifs, au moyen de ratios tels que exportations/PIB, importations/PIB, soldeCourant/PIB, ...
  • en termes qualitatifs, par le signe des balances composant la balance des paiements.

Le graphique suivant montre la corrélation inverse entre taille de la population et degré d'ouverture économique : plus la population d'un pays est petite plus celui-ci est dépendant du reste du monde (PS : et donc plus sensible à la volatilité du taux de change de sa devise).

Exportations/PIB (X, %) et population (Y, millions) - 2003

X-sur-PIB-et-population.png

Source

Balance des
paiements

La composition de la balance des paiements est difficilement compréhensible pour l'étudiant qui compare des sources différentes car les intitulés voire les regroupements varient selon les auteurs (administrations nationales, organisations internationales, professeurs d'économie, Wikipédia, ...). Voici la version qui nous paraît la plus rationnelle :

Composants de la balance des paiements
  • Balance courante :
    • Balance commerciale :
      • marchandises
      • services
    • Balance des revenus & transferts :
      • revenus des facteurs de production (travail et capital)
      • transferts (aides internationales, transferts privés, ...)
  • Balance des capitaux :
    • devises, obligations, actions, IDE [*], ...

[*] "Investissement directs à l'étranger" (IDE) : délocalisations d'entreprises et acquisition d'entreprises étrangères.

N.B. La balance des paiements est toujours en équilibre (solde nulle) par construction comptable (partie double) : la balance des capitaux étant la contrepartie des transactions de la balance courante (par exemple une exportation a généralement comme contrepartie un crédit ou une entrée de devises).

Durant les dernières décennies la part de la balance commerciale dans la balance des paiements a diminué dans la plupart des pays développés, suite au développement (en fait, à l'explosion) de la sphère financière relativement à la sphère réelle.

Comprendre les flux de la balance des paiements (5m24s, 2015)

Il est utile de rappeler ici l'égalité de comptabilité nationale Y = C + I + (X - M) où :

  • Y = PIB
  • C = consommation
  • I = investissements
  • X = exportations
  • M = importations
  • X - M = solde balance courante

La comptabilité nationale ne considérant comme production que ce qui a été produit en échange d'un revenu, il en résulte que le PIB est équivalent (réduit ...) au revenu national brut (RNB = C + S où S = épargne : la partie du revenu qui n'est pas consommée est épargnée) . On déduit de ces deux égalités que S = I + (X - M). Par conséquent au niveau mondial ("économie fermée") X-M étant nul, on obtient que S = I : l'épargne finance ("est la contrepartie comptable") de l'investissement (productif et financier).

Une déséquilibre courant qui perdure (ont dit alors qu'il est structurel, par opposition à conjoncturel) n'est pas nécessairement nuisible en soi. Ainsi la plupart des pays anglo-saxons ont un déficit courant structurellement déficitaire et s'en portent très bien, en raison de la stabilité de leur devise par rapport au dollar, principale devise internationale. Mais pour les autres pays une forte dépendance par rapport au reste du monde, que représente un déficit courant structurel, induit un fort risque de change et de liquidité : si la confiance étrangère dans la devise se désagrège alors la fuite massive des capitaux peut en deux ou trois ans provoquer l'effondrement de toutes les composantes du PIB : consommation et investissements, privés comme publics.

Mondialisation : ralentissement du commerce international (4m42s, 2015)

Position
extérieure
nette

Enfin la position extérieure nette est l'accumulation des soldes annuels de la balance des capitaux. Elle constitue donc le stock de créances et de dettes nettes d’un pays à l’égard du reste du monde. Une position extérieure nette positive (négative) correspond à un stock d’actifs à l’étranger supérieur (inférieur) au stock d’actifs domestiques détenus par les étrangers. Le pays est alors en position de créditeur (débiteur) du reste du monde.

Position extérieure nette (% PIB)

position-exterieure-nette.gif

Source

Dans les sections suivantes nous allons résumer les avantages du commerce international, puis inconvénients du libre échange.

Avantages du commerce international

L'ouverture des marchés nationaux aux biens & services en provenance de l'étranger peut induire une série d"effets positifs pour la collectivité (ménages, entreprises, État). On peut classer ces effets en deux groupes selon qu'ils concernent la balance courante ou la balance des capitaux.

Balance courante

Dans les pays exportateurs :

  • stimulation de l'activité économique nationale via la demande étrangère ;

    Marché financier. En raison de leur grande mobilité les capitaux financiers ont le plus exploiter les opportunités de l'ouverture des frontières (ce qui a participé au développement de la sphère financière relativement à la sphère réelle) ;

  • encaissement de devises étrangères permettant d'importer des biens produits à l'étranger.

Dans les pays importateurs :

  • permettre aux agents économiques (ménages, entreprises, État) de se procurer des biens & services que leur économie nationale ne produit pas (ou pas assez) ;

    NB : un pays peut être à la fois exportateur et importateur d'un même bien/service, de sorte qu'il sera globalement exportateur ou importateur net de ce bien/service.

  • concurrence accrue avec les biens & services concurrent produits par l'économie nationale, ce qui théoriquement améliore leur rapport qualité/prix.

Balance des capitaux

Les investissement directs (à l')étranger(s) (IDE), c-à-d la construction ou le rachat d'une entreprise par une entreprise étrangère ou dans un pays étranger, permet :

  • aux pays cibles (généralement en développement), de compenser un déficit de capitaux (surtout technologiques).

    Les IDE sont un bon moyen d'amorçage pour le développement indigène dans le secteur concerné. Mais si cet amorçage ne se produit pas la pérennité des IDE est généralement limitée car les capitaux et la technologie peuvent repartir aussi vite qu'ils sont venus, pour profiter de meilleurs opportunités d'investissement ailleurs dans le monde (faible "patriotisme économique" des IDE). Nous verrons que les IDE peuvent aussi s'avérer plus proche de la prédation destructrice que du développement durable.

  • aux entreprises privées des pays sources (généralement développés), de diminuer leur coût en délocalisant vers des pays pratiquant le dumping social, environnemental ou fiscal (faible éthique et patriotisme économique des grandes entreprises privées).

    • Cependant nous verrons que pour les travailleurs et les États des pays sources, les ID à l'étranger ne sont pas vraiment bénéfiques (précarisation du travail voire chômage, évasion fiscale, ...).
    • Il y a souvent une contrepartie au dumping social (parfois sous-estimée par les entreprises qui délocalisent) : faible qualité de la main d’œuvre, des infrastructures et du cadre institutionnel (administration, justice, ...).

Théorie des avantages comparatifs

La théorie des avantages comparatifs (TAC) est souvent présentée comme une théorie du commerce international, stipulant que les pays ont mutuellement intérêt à s'ouvrir au commerce international plutôt qu'à rechercher l'autarcie économique. Mais en fait la TAC n'est qu'une théorie de la spécialisation, stipulant que chaque pays devrait se spécialiser dans la production pour laquelle il dispose de la productivité la plus forte ou la moins faible, relativement à ses partenaires [approfondir].

C'est sur base de cette théorie qu'a été développé le modèle de Heckscher-Ohlin-Samuelson supposé expliquer le fonctionnement du commerce international. Mais ce modèle (dont les résultats justifient le libre-échange ...), repose sur un nombre considérable d'hypothèses simplificatrices, qui ne sont quasiment jamais vérifiées simultanément dans la réalité. Il ne décrit donc pas la réalité mais vise à "justifier" une théorie.

Malgré son apparente rationalité théorique, la TAC est cependant infirmée par de nombreux faits économiques :

  • désindustrialisation
  • économie de rente
  • nuisances écologiques
  • impérialisme
Désindustrialisation

Alors que dans les années 1980 le gouvernement français décida d'abandonner les secteurs des machines-outils, du textile et du bois, considérant que l'économie française n'y avait pas "d'avantages comparatifs", l'Allemagne voisine décida quant à elle de conserver ces secteurs, voire des les développer. Trente ans plus tard, l'on peut constater les effets respectifs de ces deux stratégies opposées sur les performances économiques des deux pays ...

Économie
de rente

Plus un pays se spécialise dans la production d'un petit nombre de spécialités relatives, plus augmente sa dépendance par rapport au reste du monde, et partant, le volume de ses importations. Il en résulte une pression à la baisse sur la valeur de sa devise, ce qui augmente d'autant celle des importations. Ce cycle auto-destructeur est illustré par la plupart des économies de rente (Venezuela, Russie, ...).

Environnement

Il résulte de la spécialisation économique des pays une augmentation de la taille moyenne des entreprises, une diminution de leur nombre, et une industrialisation des méthodes de production. L'idéologie "libérale" affirme que les économies d'échelle positives qui en résultent (l'efficacité augmente avec la taille) l'emporteraient sur les économies d'échelle négatives (l'efficacité diminue avec la taille). Ainsi la la spécialisation régionale des productions requiert plus de transports à longue distance, pour acheminer les biens des zones de production vers le reste du monde. Or les transports à longue distance sont une source considérable d'émission de CO2. Et il y a d'autres effets pervers : la moindre capacité de résilience de l'économie mondiale, la disparition de l'artisanat local, l'uniformisation du paysage agricole, ou encore le moindre goût de la nourriture industrielle relativement à la nourriture artisanale.

Economies d'échelle et stratégies de volume : les pièges cachés (3m18s, 2015)

Impérialisme

Un corollaire de la théorie des avantages comparatifs est que les pays ne sont plus autonomes, et échangent leur production contre des biens produits dans d'autres pays. Elle constitue par conséquent une base idéologique idéale pour une politique impérialiste, visant à organiser l'économie de l'empire comme celle d'un seul pays. Ainsi une récente étude réalisée par Matthew Watson de l'université de Warwick montre que l'étude de David Ricardo (1772-1823), auteur de la TAC, a falsifié les faits historiques en masquant le fait que le "libre-échange" est généralement un échange imposé par la force, et non le résultat d'un accord mutuel [source1, source2].

Inconvénients du libre-échange

Les inconvénients du libre-échange – lequel ne doit pas être confondu avec le commerce international, dont il n'est qu'une variante – sont limités à seulement deux types de bien, mais particulièrement importants : les facteurs et moyens de production c-à-d le travail (facteur de production) et le capital financier et non financier (moyens de production).

Bien sûr la circulation du travail et du capital est indispensable, mais pas dans n'importe quelles conditions.

On peut identifier six effets pervers majeurs du libre-échange inconditionnel :

  • dumping ;
  • désindustrialisation (dans les pays développés) ;
  • émigration des plus jeunes ou plus formés (dans les pays en développement) ;
  • instabilité financière ;
  • aculturation ;
  • néocolonialisme ;
Dumping

Nous entendons ici par "dumping" la minimisation par des États, ou la violation par des entreprises, de contraintes légales en matière de fiscalité, de protection sociale ou de protection de l'environnement. Il s'agit d'une d'entente entre dirigeants des États d'accueil et entreprises privées étrangères, pour générer des revenus au détriment de l'environnement et par la précarisation des conditions de travail. Les effets majeurs des trois formes de dumping sont les suivants :

  • dumping environnemental : --> dégradation de l'environnement, non réalisation des objectifs de limitation d'émission de CO2 ;
  • dumping fiscal : --> baisse des recettes publiques --> hausse de la dette publique --> démantèlement des services publics ;
  • dumping social : --> précarisation du salariat (remplacement de CDD par des CDI, généralement moins rémunérés, plus stressants et sans perspective de carrière).
Capital
contre
travail

Le libre-échange inconditionnel conduit à la désindustrialisation de régions entière des pays développés par délocalisations vers des pays à bas salaires et faible réglementation environnementale, alors que dans les pays en développement les travailleurs les plus jeunes ou les mieux formés préfèrent l'émigration vers les pays développés (ce qui y accentue la précarisation du travail par une pression à la baisse des salaires et le remplacement de CDI par des CDD).

Comment le libre-échange a sacrifié les classes moyennes
(7m16s - 2016)

Instabilité
financière

Le capital financier étant beaucoup plus mobile que le capital non financier et que le travail (il est nettement moins coûteux de transférer une somme d'argent de l'autre côté de la planète qu'une machine ou un humain), il en a résulté un développement massif de la sphère financière par rapport à la sphère réelle, rendant ainsi le système économique international beaucoup plus instable. Cette instabilité résulte des bulles spéculatives mais également de la concomitante propension du capital financier à se déplacer massivement et brusquement sur toute la planète. Ainsi la crise des subprimes de 2008, est née aux USA puis s'est propagée dans le reste du monde et à l'ensemble des secteurs économiques.

Aculturation

L'absence de barrières aux échanges peut conduire à l'éradication des diverses cultures nationales et leur substitution par une culture globale (cf. l'américanisation des pays européens), ce qui réduit le potentiel de créativité et de résilience du système économique international.

Néocolonialisme

L'ouverture inconditionnelle d'une économie nationale permet à de puissants conglomérats étrangers exportateurs de capitaux de prendre/conserver le contrôle de ressources naturelles et d'éléments clés de la structure productive/financière de néocolonies, et d'ainsi :

  • accaparer la majeure partie des bénéfices issus de l'exploitation des ressources naturelles ;

    Un exemple classique est la filière de la banane en Afrique : 5 % de la valeur revient aux paysans, 10 % aux Etats, tout le reste à des multinationales du trading et de la vente. Cela est le fruit de la déréglementation du commerce agricole, qui a provoqué la ruine de millions de paysans. Or l’agriculture est le principal secteur d’emploi en Afrique ... [source].

  • évincer les PME indigènes ;

    En Russie depuis 2016 les pouvoirs publics ne peuvent utiliser des logiciels étrangers que s'il n'existe pas d'analogues nationaux sur le marché russe [source].

  • spolier le Trésor public grâce à des privilèges fiscaux obtenus par la corruption du gouvernement indigène.

Le capital comme instrument de prédation

Capital
financier

Le piège des emprunts à l'étranger. Pour acheter des produits que l'économie nationale ne produit pas ou pas assez (haute technologie, matières premières, ...) un État doit payer soit dans la devise du pays où il achète ces biens, soit dans la devise d'un pays dont la monnaie est acceptée par des entreprises partout dans le monde (généralement le dollar US). Pour se procurer des devises étrangères un pays doit de préférence être exportateur net de biens/services, et dans le cas contraire (importateur net) il doit alors se résigner à emprunter des devises ... et donc à payer des intérêts. Mais comment va-t-il payer ces intérêts s'il demeure importateur net ? Réponse : par de nouveaux emprunts !

Intérêts composés. Normalement la croissance de la charge d'intérêt annuelle augmente linéairement. Mais lorsque celle-ci est chaque fois ajoutée au principal (on parle alors d'intérêts composés) la croissance de la charge devient exponentielle, de sorte que la charge d'intérêt devient rapidement supérieure au principal ! Beaucoup de pays africains ont été asservis de cette manière (parfois même avec la complicité de leurs dirigeants) car le remboursement d'intérêts composés exige que le PIB du pays emprunteur connaisse également une croissance exponentielle !

FMI et privatisations. C'est là qu'intervient Le FMI, créé à la fin de la seconde guerre mondiale à l'initiative du gouvernement US. Le FMI accorde des prêts en dollars aux États qui en font la demande, mais en échange il impose aux gouvernements emprunteurs d'appliquer à leur économie un programme dit « plan d'ajustements structurels ». Ce programme fondé sur l'idéologie "libérale" consiste notamment dans la privatisation des biens nationaux et des services publics, et qui plus est, à des prix systématiquement (très) sous-évalués, au bénéfice des grandes sociétés privées (souvent sous contrôle US) qui achètent ces entreprises publiques étrangères pour les exploiter à leur profit.

Cette situation est extrêmement perverse car l'appareil d'État US (gouvernement + grandes sociétés) a donc intérêt :

  • à corrompre les gouvernements étrangers afin que ceux-ci "fassent ce qu'il faut" pour que l'État qu'ils gouvernent soit amené à emprunter au FMI [2] ;
  • à saboter les tentatives de création d'une monnaie spécifiquement internationale et pouvant être prêtée aux États sans intérêts.

"Cadeaux" intéressés. Lorsque les prêts se transforment éventuellement en dons (annulation de dette), c'est généralement en échange d'une accentuation des plans d'ajustement. En outre il demeure que les devises octroyées (en l'occurrence du dollar) ne peuvent de toute façon être utilisées que pour acheter soit des produits US, soit sur le marché international, ce qui permet d'asseoir le dollar comme devise internationale. Le fait que la devise internationale soit une devise nationale (le dollar US) plutôt qu'une devise spécifiquement créée à cet effet introduit un biais favorisant grandement l'État et les entreprises US qui n'ont jamais besoin de se procurer de devise étrangère pour acheter à l'étranger : il leur suffit de payer en dollars !

Capital
non financier

Double exploitation. Les pays développés investissent du capital non financier dans les pays en développement, qui eux exportent des travailleurs (et des matières premières) vers les pays développés, phénomène que la dialectique libérale décrit comme un "échange de facteurs de production". Or dans notre article consacré au développement durable nous avons montré que le capital n'est pas facteur/agent de production mais seulement moyen/objet de production, et aussi titre de propriété (sauf les dons). Seul le travail humain est facteur/agent de production.

Par conséquent « exporter du capital » signifie en réalité « prendre possession de ». Le prétendu "échange" de capital contre de la main d'oeuvre est donc en fait une double exploitation, les pays riches prenant le contrôle des ressources naturelles des pays pauvres (avec la complicité de dirigeants indigènes), qui en outre perdent leurs facteurs de production (c-à-d les humains, surtout les plus jeunes ou les plus qualifiés) au profit des pays riches, ou du moins de leur classe dirigeante car la masse des salariés subit quant à elle la concurrence de cette main d'œuvre étrangère bon marché.

Autonomie. Enfin les éventuels revenus envoyés par les travailleurs immigrés à leur famille restée au pays ne compensent ni la perte de facteurs de production que sont les travailleurs émigrés, ni le rapatriement des plantureux dividendes engrangés par les propriétaires des entreprises étrangères. Le meilleur développement est donc celui qui est réalisé par les populations indigènes elles-mêmes, en commençant par installer des institutions politiques, administratives, judiciaires et scientifiques efficaces c-à-d adaptées à leur culture (ce que, par nature, elles seules sont en mesure de faire). Autrement dit, les entreprises occidentales et chinoises qui investissent en Afrique participent moins au développement de ce continent qu'à leur propre enrichissement.

Revenu
national
et PIB

Revenu national. Toute la problématique développée dans cet encadré illustre parfaitement la différence entre revenu national et PIB : le revenu national c'est le PIB plus les revenus net perçus à l'étranger (1% en France 2010) moins la dépréciation du capital (14% en France 2010) [source p. 19]. Ainsi si le revenu national français vaut 87% du PIB (100+1-14), il vaut probablement beaucoup moins en Afrique car une part importante du capital productif est détenue par des entreprises étrangères (surtout européennes et chinoises).

PIB. D'autre part comprenons bien que l'augmentation du PIB par habitant (qui n'est qu'une moyenne) peut aller de pair avec l'appauvrissement d'une majorité de la population, au profit d'une minorité s'accaparant une part croissante des richesses (dont les décideurs politiques corrompus).

Comprendre les chaînes de valeur mondiales (4m54s, 2015)

Protectionnisme

Définition. Le protectionnisme consiste à protéger l'appareil productif national contre la concurrence étrangère, en favorisant les exportations et en freinant les importations.

Mesures. Le protectionnisme peut prendre la forme de mesures :

  • tarifaires : droits de douane, subventions aux exportations, dévaluation monétaire, ... ;
  • non-tarifaires : quotas à l'importation, normes techniques ou sanitaires, préférence nationale, ... ;

    Selon la théorie libérale l'État doit éviter d'interférer dans le mécanisme de formation des prix par le marché (c-à-d par la "loi" de l'offre et de la demande) car celui-ci est supposé efficient par nature : sous condition de concurrence parfaite (en pratique quasiment jamais intégralement vérifiée ...) il aboutirait au meilleur prix auquel les deux parties d'une transaction commerciale peuvent espérer échanger un bien ou service contre de la monnaie.

Il semblerait que les économies émergentes (Argentine, Brésil, Inde, ...) se protègent surtout au moyen de mesures tarifaires, tandis que les économies avancées recourent plutôt aux (moins décelables) mesures non-tarifaires [source].

Justifications. Les gouvernements qui pratiquent le protectionnisme le justifient différemment selon leur niveau de développement :

  • dans les pays moins développés : protéger les secteurs industriels naissants, encore insuffisamment concurrentiels par rapport à la production de masse des pays plus développés ;

    Une objection à l'argument des industries naissantes est que si une entreprise est capable à terme de devenir rentable, et pour autant que les marchés des capitaux soient efficients, il se trouverait toujours des investisseurs pour lui fournir les fonds nécessaires. Mais les marchés se sont jamais totalement efficients, et certains le sont même structurellement très peu ...

  • dans les pays plus développés : protéger les travailleurs des secteurs industriels en voie d'obsolescence, contre la concurrence des pays moins développés dont les normes sociales et environnementales sont inférieures, en termes relatifs (par exemple salaire minimum / salaire moyen et salaire moyen / PIB/hab) ou seulement absolus.

    Objection : si le différentiel de norme n'existe qu'en termes absolus il est préférable de développer le système de sécurité sociale (cf. allocation universelle du modèle synthétique) plutôt que de pratiquer le protectionnisme. Mais si le différentiel existe également en termes relatifs – c-à-d s'il y a dumping – n'est-il pas justifié de conditionnaliser le libre échange au respect de normes anti-dumping ?

Inconvénients. Le protectionnisme entraîne généralement :

  • des mesures de rétorsion, et doit par conséquent être géré en anticipant les réactions des parties adverses, par analyse de leurs ambitions et contraintes propres ;

  • une baisse du rapport qualité/prix de la production nationale, si la concurrence étrangère n'est pas remplacée par une concurrence nationale (s'il s'avère que la hausse du volume des prix payés par les consommateurs nationaux est supérieure à la somme des salaires des emplois que les mesures protectionnistes ont permis de sauvegarder alors, globalement et en terme strictement financier, l'économie y perd).

Pour ces raisons certains économistes sont défavorables à toute forme de protectionnisme. Cependant le prix Nobel d'économie 1988, le français Maurice Allais, a exprimé une opinion moins tranchée en reconnaissant la nécessité d'encourager la concurrence entre économies, mais pour autant qu'elles soient relativement homogènes, principalement en matière de réglementation sociale, fiscale et environnementale. Il recommandait par conséquent de préserver un certain niveau de protectionnisme entre économies hétérogènes [source].

Après son prix Nobel, Allais va exprimer dans diverses publications une critique acerbe du libre-échange inconditionnel et de l'abandon aux banques privées du droit régalien de création monétaire, ce qui lui vaudra d'être banni par la presse et les chaînes de télévision. Cet ostracisme, qui est une forme de répression politique, confirme l'extrémisme à caractère quasiment religieux de ces deux piliers de l'idéologie "libérale" que son le libre-échange inconditionnel et la privatisation de la création monétaire. On notera que les faits ont donné raison à l'économiste français : si l'on compare l'évolution des pays du nord de l'Europe avec celle des pays du sud depuis la création en 2000 de l'union monétaire – aboutissement du libre-échange intra-européen – force est de constater que celui-ci a accru l'hétérogénéité entre les deux régions, ce qui est antagoniste avec le principe d'union politique et monétaire européenne [approfondir].

L'effet négatif du protectionnisme classique sur le rapport qualité/prix des produits nationaux protégés peuvent être neutralisés en stimulant la concurrence entre entreprises domestiques des secteurs protégés, ce qu'a réalisé avec succès le Japon en protégeant son industrie automobile de la concurrence internationale mais en stimulant la concurrence nationale au sein du secteur qui comprend pas moins de sept constructeurs automobiles.

Mais l'on pourrait concevoir une forme évoluée de "protectionnisme", dont la protection des producteurs nationaux n'est plus un objectif mais la conséquence d'un nouvel objectif, de nature plus collective : les échanges antidumping.

Échange antidumping

Définition. Le concept d'échange antidumping consiste à conditionnaliser les échanges internationaux au respect de normes visant à neutraliser le dumping social, environnemental et fiscal.

On notera que le principe d'échange antidumping :

  • conduit in fine à vérifier la recommandation du prix Nobel d'économie Alphonse Allais de n'appliquer le libre-échange qu'à des économies relativement homogènes ;

  • stimule l'alignement des normes sociales, environnementales et fiscales par le haut (progrès), alors que le libre-échange le fait par le bas (régression), et ce faisant l'échange antidumping rend durable le commerce international.

Principes :

  1. Chaque pays n'applique le libre-échange aux importations qu'à la condition que les entreprises exportatrices et leur gouvernement respectent des normes anti-dumping.

  2. Une institution internationale de type confédéral :

    1. détermine le niveau des normes (notamment salaire minimum / salaire moyen et salaire moyen / PIB/hab) ;

      Définition. L'OMC limite la définition du dumping au seul cas d'une entreprise qui « exporte un produit à un prix inférieur à celui qu'elle pratique normalement sur son propre marché intérieur » [source]. Il conviendrait d'y ajouter (i) « la minimisation des contraintes légales en matière de fiscalité, travail ou environnement par un État », et (ii) « la violation de contraintes légales en matière de fiscalité, travail ou environnement par une entreprise ».

    2. organise un système – décentralisé et ouvert – d'évaluation des États et entreprises quant au respect de ces normes (PS : cette décentralisation pourrait être réalisée au moyen de la technologie des chaînes de bloc).

      Business du label. Il existe déjà les normes ISO, mises au point par l'Organisation internationale de normalisation, notamment ISO 9000 (qualité), ISO 14000 (environnement), ISO 26000 (responsabilité sociétale). Cependant, selon nous, l'Organisation internationale de normalisation est moins une ONG qu'une société commerciale qui – à l'instar des agences de notation financières – offre à ses clients privés et publics un service de relooking d'image de marque [source], voire exerce sur eux une forme subtile de racket ("payez sinon je brise votre réputation !"). La concurrence se développe d'ailleurs rapidement dans le secteur juteux de la "certification".

On notera que le risque de représailles peut être neutralisé par le fait que les critères conditionnels de libre-échange sont gérés par une organisation confédérale.

L'on comprend enfin que seul le protectionnisme conditionnel (= l'échange antidumping) peut (et doit) être permanent, tandis que le protectionnisme classique doit impérativement être temporaire, et cela de façon crédible (par exemple au moyen de contrats intelligents programmant une réduction progressives et inéluctable des mesures protectionnistes).

Frontières numériques

L'idée selon laquelle il ne serait pas possible d'imposer des lois nationales aux entreprises "globales" sous prétexte qu'il ne serait pas possible d'installer des frontières numériques sur Internet est une légende urbaine savamment entretenue. Il est tout à fait possible d'installer des frontières numériques, et en outre à des coûts nettement inférieurs aux frontières physiques [exemple]. Il est donc tout à fait possible pour tout État d'imposer des règles nationales aux "entreprises globales", et à leur interdire l'accès aux marché numérique national si elles refusent ou sont incapables d'en respecter les règles. Le problème est moins technologique que politique. La classe politique invoque des raisons fallacieuses pour justifier sa non-action. La véritable raison est probablement sa corruption.

Les frontières numériques sont un instrument permettant de neutraliser notamment :

  • le dumping fiscal : en bloquant les sorties de capitaux visant à échapper au fisc national ;
  • la spéculation : en bloquant les entrées/sorties de capitaux amplifiant les attaques spéculatives ;
  • l'impérialisme culturel : en conditionnant l'accès au marché numérique national à l'obligation que la langue par défaut d'un site web soit la langue nationale du pays d'où il est accédé à ce site.

Conclusion

Le commerce international stimule indéniablement le développement économique. Toute la question est de savoir comment l'organiser efficacement. La réponse libérale est ultra-simpliste : les États ne doivent rien faire, mais laisser faire. Il semble cependant que cette vision simpliste n'est pas la meilleure, et pour une raison évidente : d'autres agents économiques que l'État "font des choses" qui ne sont pas nécessairement utiles à la collectivité (et ainsi gaspillent des ressources) voire lui sont nuisibles, que ce soit par incompétence (dont l'idéologisme) ou en raison de pulsions anti-sociales (sentiment de supériorité, volonté de domination, exploitation, * ).

* Une ambition majeure et fondatrice de la société humaine est la volonté de nous libérer collectivement de la loi de la jungle.

Ainsi les effets du libre échange varient selon que l'on considère le cas des pays riches ou des pays pauvres. Il convient également de distinguer échanges de biens & services et échanges de facteurs & moyens de production.

Pays riches

Le libre-échange a des effets très semblables au progrès technologique :

  • positifs sur le rapport qualité/prix des biens & services ;
  • négatifs sur la main d'oeuvre évincée (par le dumping social) ou déclassée (par le progrès technologique).

Un système de sécurité sociale plus généreux (cf. l'AU du modèle synthétique) permettrait de neutraliser les effets négatifs

Inertie du déclassement. Les travailleurs licenciés des secteurs en décroissance qui ont retrouvé un emploi dans un autre secteur sont généralement déclassés : leurs conditions de travail sont détériorées (salaire inférieure, stress plus élevé, ...). L'apprentissage d'un autre métier est d'autant plus difficile que le travailleur est âgé. En outre un reclassement professionnel requiert au moins trois années de formation à temps plein, et encore au moins cinq années de pratique à temps plein pour retrouver le niveau d'avant déclassement. Cela fait huit années au total, dont les trois premières sans revenu !

Par conséquent si l'on stimule le libre-échange tout en démantelant le système de sécurité sociale (ce qu'est en train de faire l'Union européenne), on porte gravement préjudice aux travailleurs. On comprend alors que la population souhaite majoritairement certaines formes de protectionnisme, notamment la conditionnalisation du libre-échange au respect de normes anti-dumping.

Pays pauvres

Concernant l'effet du libre-échange sur les pays pauvres il importe de distinguer échanges de biens & services en général, et échanges de facteurs & moyens de production (respectivement : travail et capital) en particulier.

L'effet du libre échange sur le rapport qualité/prix est de même nature dans les tous les pays, indépendamment de leur niveau de développement. Par contre, pour ce qui concerne les échanges de capital et de travail, le libre échange laissé à lui même conduit généralement à l'exploitation des pays pauvres par les plus riches.

Concernant la mobilité du facteur de production (c-à-d le travail) on notera l'impact positif de l'immigration légale sur l'économie des pays d'immigration [source], mais un impact négatif de l'émigration sur l'économie des pays d'émigration.

Idéologie libérale

Le fait que des organisations internationales (Union européenne, OMC, FMI, ...) utilisent le terme "libre-échange" plutôt que "échange antidumping" – substituant ainsi un moyen (en outre contre-productif) à la finalité – confirme le parti-pris idéologique (en l'occurrence libéral) de ces institutions.

Ainsi il est abusif au regard du droit national et du droit constitutionnel de considérer que les entreprises publiques sont des entraves à la libre concurrence si elles ne se comportent pas comme des entreprises privées (cas du Traité sur le fonctionnement de l'Union européenne). Dans une démocratie ce sont au contraire les grandes entreprises privées qui devraient se comporter comme des entreprises publiques. Cependant cela étant peu probable il importe que l'échange antidumping soit complété par la présence d'entreprises publiques (concurrentes) dans tous les secteurs stratégiques. Et si nécessaire l'État ne doit pas hésiter à faire du statut de grande entreprise (soit moins de 1% des entreprises) un monopole public.

Recommandations

Il convient d'abord de substituer le principe "d'échange antidumping" (la finalité) à celui de "libre-échange" (un moyen ... contre-productif).

Selon nous une politique commerciale d'échange antidumping devrait être intégrée dans la politique économique nationale avec les politiques suivantes :

  • politique sociale : système socio-fiscal axé sur le modèle synthétique d'allocation universelle [approfondir] ;
  • politique industrielle : économie mixte [approfondir] ;
  • politique monétaire :
    • taux de change variable (ce qui exclut la participation à une union monétaire) [approfondir] ;
    • symétrisation de la création et allocation monétaire [approfondir].

Faudrait-il valider par référendum
les accords de libre-échange ?
(3m46s - 2017)