Temps de travail

Un article du dossier Analyses > Travail
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Màj : 22 nov. 2018

Introduction

Temps de travail

La problématique de réduction du temps de travail avec maintient du revenu du travail peut être résumée en trois points principaux : (i) elle implique une augmentation du salaire horaire ; (ii) elle est permise par l'augmentation de la productivité induite par le progrès scientifique et technologique ; (iii) elle est au coeur de la lutte des classes pour le partage équitable de la valeur ajoutée, c-à-d de la création de richesse.

La réduction du temps de travail, éventuellement imposée par la loi, peut se réaliser par la réduction de la durée du travail hebdomadaire et l'augmentation des congés payés (annuels, parentaux, sabbatiques, ...).

Dans cet article nous montrons que la croissance de la productivité (mesurée par le PIB par habitant) est nettement supérieure à la baisse du temps de travail moyen. Cette évolution asymétrique est le signe d'une répartition inégale des gains de productivité, qui participe à un niveau élevé de chômage structurel et des écarts de richesse.

Partager les gains de productivité en préservant l'écosystème requiert de réduire drastiquement le temps de travail moyen tout en préservant le revenu des moins riches. Cela implique de mieux répartir les richesses produites. Nous allons montrer que pour ce faire il importe que l'État agisse au niveau (i) de la demande, en garantissant une AU d'un montant au moins égal à l'actuel salaire minimum légal (SML) ; (ii) de l'offre, en garantissant la présence d'entreprises publiques (concurrentes) dans tous les secteurs stratégiques, voire si nécessaire en faisant du statut de grande entreprise (soit moins de 1% des entreprises) un monopole public.

Asymétrie productivité-temps de travail

Le graphique ci-dessous présente les évolutions relatives de l'indice des heures moyennes annuelles ouvrées par travailleur (T) et de l'indice du PIB par habitant (P) dans les économies avancées. Il apparaît qu'entre 1980 et 2010 la productivité (P) s'est accrue de 100 à 157 (soit +1,5% par an), alors que le temps de travail (T) n'a baissé que de 100 à 92 (soit -0,3% par an) !

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En outre il est probable que la légère baisse du temps de travail suggérée par le graphique ne soit qu'une illusion car les statistiques utilisées ne prennent pas en compte l'augmentation du temps de travail des salariés à domicile (heures supplémentaires non mesurées et non payées). Or de nombreuses enquêtes montrent que depuis le développement du travail à domicile depuis la fin des années 1980 la majorité des employés dont l'ordinateur est le principal outil travaillent également le soir, le week-end et pendant les vacances [source].

Les économistes Jean-Marie Monnier et Carlo Vercellone notent « une augmentation considérable du nombre d’heures supplémentaires, non reconnues, non comptabilisées et non rétribuées, selon une logique de rentabilité qui rappelle les formes les plus primitives de ce que Marx appelait l’extorsion de la plus-value absolue » [source].

Avec le développement de la dimension collective et cognitive du travail, qu'il soit matériel ou immatériel, s'accroît l'ampleur d'un travail pouvant rarement être quantifié au moyen des critères traditionnels de mesure. La quasi impossibilité de mesurer la quote-part que chaque individu apporte à la production justifie un revenu de base comme « la mise en commun d'une partie de ce qui est produit en commun, sciemment ou non » [Gorz, source].

Selon Monnier et Vercellone « le travail cognitif et immatériel tend à se déployer sur l'ensemble des temps sociaux et de vie, au-delà des frontières traditionnelles entre temps de travail et temps libre. Cette nouvelle dimension du travail échappe à la mesure officielle et à la conception réductrice l'assimilant à la notion de travail salarié. (...) Les principes de la mesure de la productivité en termes de travail prescrit et de temps alloué perdent dans un grand nombre d’activités toute pertinence. (...) En d'autres termes, le temps dit libre se réduit de moins en moins à sa seule fonction cathartique de reproduction du potentiel énergétique de la force de travail. Il s’ouvre sur des activités de formation, d’autoformation, de partage des savoirs, de travail bénévole, de production collective de connaissances (...).

La tendance intrinsèque du travail cognitif à rendre poreuses les frontières entre travail et non travail est par ailleurs démultipliée par la révolution informationnelle. Celle-ci affaiblit considérablement les contraintes spatiales, temporelles et techniques propres au déroulement de l’activité du travail et à l’usage des moyens de production de l’époque fordiste. Cette dynamique a une nature profondément contradictoire et ambivalente. Elle favorise tout autant la mise au point de formes inédites de mise au travail et de captation de la valeur de la part des entreprises que l’essor de formes de coopération et d’échange non marchandes ». Il en découle une tension croissante entre la tendance à l’autonomie du travail cognitif et la tentative du capital à capter la production de l’ensemble des temps sociaux [source].

Aujourd'hui nous travaillons en moyenne environ 38 heures/semaine selon les chiffres de l'OCDE. Or les anthropologues estiment à une vingtaine d'heures par semaine la durée moyenne du travail humain en économie de cueillette et chasse (PS : nous appelons cette durée "temps de travail naturel"). Autre donnée historique importante : au Moyen Âge on travaillait en moyenne 180 jours par an, ce qui est beaucoup moins qu'aujourd'hui, même en déduisant les quatre semaines de congés payés [source].

Nombre moyen d'heures travaillées par semaine (32 pays - 2011)Source : OCDE
Les 10 plus hauts Les 10 plus bas
Turquie 48,9 Belgique 36,8
Corée 44,6 Suède 36,5
Mexique 43,3 Royaume-Uni 36,4
Grèce 42,1 Autralie 36,1
Tchéquie 41,1 Allemagne 35,5
Israël 40,9 Suisse 35,2
Slovaquie 40,6 Irlande 34,9
Pologne 40,5 Norvège 33,9
Islande 39,6 Danemark 33,7
Slovénie 39,5 Pays-Bas 30,5

Partage égalitaire des gains de productivité

L'augmentation exponentielle de la productivité sur le long terme [source] n'aurait-elle pas du avoir pour effet d'améliorer notre niveau de vie sans que globalement nous devions travailler plus ? Oui, évidemment ! Alors pourquoi cela n'a-t-il pas été le cas ? Pour répondre à cette question il importe de distinguer entreprises privées et entreprises publiques.

Entreprises
privées

Dans une entreprise privée les gains de productivité alloués "ex-post" aux facteurs de production (travail et capital) sont répartis comme suit :

  • dividendes pour les propriétaires ;
  • hausses de salaires et/ou diminution du temps de travail pour les salariés.

Dans les secteurs concurrentiels une partie des gains de productivité peut être répercutée en baisse des prix de vente, ce qui bénéficie à l'ensemble des citoyens en tant que consommateurs.

Or, étant donné que ce partage est opéré par les propriétaires ceux-ci vont évidemment se privilégier par rapport aux salariés. La répartition sera donc inégale, alors qu'il n'y a aucune raison objective que le capital soit mieux rémunéré que le travail. Les robots aussi sont fabriqués par du travail humain, qui est bien la base de toute production, et non le capital [approfondir].

Dès lors que le capital n'est pas un facteur mais seulement un moyen de production, pourquoi faudrait-il le rémunérer ... si ce n'est en raison de son appropriation par quelques-uns ? Or la nature appartient à tout le monde, c'est un bien collectif puisqu'elle a précédé et même créé le genre humain !

Les propriétaires directs et indirects (actionnaires et prêteurs) captent environ 35% de la valeur ajoutée par les entreprises (alors qu'ils ne représentent que moins de 1% de la population). Sur ces 35%, vingt points de % sont investis, les 15 points restants étant empochés par les propriétaires sous forme de dividendes et intérêts [source p.73].

Entreprises
publiques

Dans une entreprise publique la situation est différente puisque les propriétaires sont l'ensemble des citoyens (du moins dans une véritable démocratie ...). Il en résulte que dans une entreprise (réellement) publique les gains de productivité pourraient être répartis également entre tous les individus.

Les gains de productivité ne peuvent être partagés équitablement tant que les principaux moyens de productions ne sont pas sous contrôle démocratique. Or la plupart des ressources naturelles et moyens de production ont été appropriés au cours de l'histoire humaine par une infime minorité de la population – le plus souvent par la violence ou la manipulation – puis transmis par héritage. C'est donc la propriété privée des principaux moyens de production par quelques-uns qui permet à ceux-ci de s'approprier la plus grande partie des gains de productivité.

En outre l'absence de limite aux écarts de revenus et de patrimoines – aspect inhérent à la logique de concentration privée du capital – a pour résultat qu'une infime minorité de la population devient tellement puissante qu'elle est alors en mesure, grâce au contrôle des moyens de production ainsi qu'à ses capacités financière de corruption, d'exercer un pouvoir oligarchique sur l'ensemble de la société et rendre ainsi caduque les institutions démocratiques.

Ces faits confirment la nécessité absolue d'avoir plusieurs entreprises publiques concurrentes dans chaque secteur stratégique, et si nécessaire de faire du statut de grande entreprise (soit moins de 1% des entreprises) un monopole public, afin de rendre le partage des gains de productivité plus équitable.

Rôle de l'État

Un partage du travail par réduction drastique du temps de travail moyen de 36 (moyenne européenne - source) à 20 h/sem ne constituerait avec certitude un véritable progrès social que s'il est réalisé sans baisse du revenu des personnes physiques.

Pratiquement il faut donc faire en sorte que chaque individu puisse obtenir au moins 1.300 euros net par mois (le salaire minimum légal net moyen dans la zone France+Belgique+Hollande) en travaillant seulement 20 heures par semaine, ce qui requiert un salaire horaire net de 1.300/80≈16 euros/heure c-à-d environ 178% du salaire minimum légal (SML) net actuel, qui est de 1.300/144≈9 euros/heure pour une semaine de 36h [source].

Une donnée importante de la problématique est la concurrence internationale à laquelle sont soumises les entreprises nationales : la hausse des salaires les conduit à deux stratégies possibles pour préserver leur compétitivité :

  1. soit se délocaliser dans des pays où les salaires sont plus bas ;

  2. soit remplacer les salariés par des robots (ce qui requiert d'investir), et réduire les prix ainsi que la marge bénéficiaire à proportion de la masse salariale incompressible.

Dans cette problématique l'État peut jouer un rôle important de diverses façons :

  • il peut considérer que ce n'est pas au pays qu'il représente de freiner le développement social, mais au reste du monde à le rattraper, ce qui justifie l'application du principe d'échanges anti-dumping consistant à n'accorder l'accès au marché national qu'aux entreprises étrangères qui respectent un norme internationale en matière de dumping social, environnemental et fiscal [approfondir] ;

  • il peut en outre s'impliquer dans la structure productive nationale via des entreprises publiques, qui ne pourront appliquer que l'option B ;

  • il peut aussi verser aux personnes physiques une AU de (16-9)*80=1.300-80*9=580 euros/mois avec maintient du SMLn à 9 euros/h, ce qui requiert d'augmenter le taux d'imposition effectif des entreprises et individus les plus riches.

En appliquant les trois mesures à la fois l'État pourra opérer des modulations entre chacune d'elles au gré des circonstances.

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