Avant d'aborder la section 4, noyau du présent article, il convient de procéder à une analyse historique, sans laquelle on ne peut comprendre le cadre idéologique qui détermine les politiques d'emploi :
La section quatre traitera enfin de la (sous-estimée) dimension qualitative de l'emploi.
Durant les années 1960 la Banque centrale US mena une politique monétaire très expansive pour financer la guerre du Vietnam et les missions lunaires (NB : on notera qu'il s'agit là de dépenses publiques ne correspondant pas à la demande de la grande majorité des citoyens ...). Il en résulta une hausse constante de l'inflation US entre 1961 et 1970 [source], ce qui provoqua une perte de confiance dans le dollar. En 1971 le président Nixon supprime la convertibilité du dollar en or car la perte de confiance dans la devise dopait les conversions, qui réduisaient d'autant plus les réserves d'or (limitées) de la Banque centrale US que le volume du commerce international atteignaient un niveau rendant cette situation désormais ingérable pour la Banque centrale US. Ainsi entre 1955 et 1970 les réserves d'or des USA ont diminué de moitié [source p. 81]. Cela accentua la perte de confiance dans le dollar car la liaison avec l'or – dont la quantité est limitée – constituait une certaine garantie contre l'utilisation sans limite de la planche à billets.
En 1973, les pays membre de l'OPEP – principaux producteurs de pétrole – provoquèrent une forte hausse du prix du pétrole en concluant un accord de cartel, probablement afin de compenser la perte de valeur de leurs immenses avoirs en dollars dépréciés (les "pétro-dollars"). Ensuite, entre 1979 et 1985 le dollar s'apprécia de 80% contre les devises européennes. Tout cela accentua encore l'inflation en Europe, qui connu ainsi à la fois une inflation et un chômage élevés, du début des années 1970 au début des années 1980.
Le monde a connu deux explosions des cours pétroliers : durant les années 1970 et durant les années 2000 [graphique]. Les effets inflationnistes de la première crise se résorbèrent de 1981 à 1986 (le cours du pétrole baissa d'environ 50%), notamment grâce à l'exploitation de nouveaux champs pétroliers en Alaska et en Mer du Nord. Quant au choc pétrolier des années 2000 – probablement causé par le marché financier (spéculation) – il ne fut pas accompagné d'une nouvelle explosion de l'indice des prix à la consommation. L'inflation fut limitée à la sphère financière : c'est la "bulle spéculative", qui a souvent pour contrepartie une forte augmentation de l'endettement hypothécaire des ménages (cause du crash de 2008).
L'économie mondiale est devenue moins sensible aux fluctuations du prix du pétrole, cela pour plusieurs raisons :
la diversification énergétique avec le nucléaire et le gaz (les énergies renouvelables telles que l'éolien et le solaire sont encore très marginales en raison de contraintes de continuité et de stockage) ;
L'inflation par les coûts s'est donc éteinte, et en outre l'inflation par la demande est dissipée par un taux de chômage qui reste élevé. Selon nous deux facteurs favorisant la persistance du chômage sont :
NAIRU et courbe de Phillips
Les économistes ont pour habitude de diviser le chômage en deux composants :
Selon la théorie du NAIRU ("Non-Accelerating Inflation Rate of Unemployment") il existerait une relation négative entre entre inflation et chômage (courbe de Phillips), et le chômage serait la variable explicative tandis que, via les salaires, l'inflation serait la variable dépendante : ↑ chômage ⇒ ↓ salaires ⇒ ↓ inflation.
Chômage et inflation en France (1960-1995 ; source : INSEE)
PS : depuis le début des années 1990 jusqu'à aujourd'hui (2018) le taux de chômage en France fluctue autour de 9%, et le taux d'inflation autour de 2%.
Selon cette théorie le chômage structurel correspond au NAIRU et donc à un taux d'inflation stable (et, implicitement, bas).
Taux de chômage structurel (2014)
Moy. hist. = chôm. struc. | Chôm. effec. | Δ = chôm. conjonc. | |
---|---|---|---|
Norvège | 3,3 | 3,6 | 0,3 |
Japon | 4,3 | 3,6 | -0,7 |
USA | 6,1 | 6,2 | 0,1 |
Allemagne | 6,3 | 5,0 | -1,3 |
Royaume-Uni | 6,9 | 6,1 | -0,8 |
France | 9,2 | 10,3 | 1,1 |
Grèce | 16,8 | 26,6 | 9,8 |
Dans les années 1970 le monde a connu une forte inflation par les coûts (crise pétrolière) provoquant une récession économique, caractérisée par forte augmentation du chômage. Cette relation entre inflation et chômage, appelée stagflation, est en contradiction avec la théorie du NAIRU : la relation est positive et c'est l'inflation qui est la variable explicative !
Quoi qu'il en soit la politique économique appliquée en Europe (sous l'influence de l'Allemagne) depuis les années 1980 jusqu'à la crise de 2008 fut clairement déflationniste. Quant au chômage, force est de constater que dans de nombreux pays il n'est pas revenu au niveau observé avant les années 1970. Autrement dit, le chômage structurel aurait augmenté, il touche particulièrement les jeunes et les moins diplômés, et sa durée augmente.
Le niveau plus élevé du chômage structurel peut s'expliquer par la rigidité des salaires à la baisse (effet cliquet), ou encore par l'effet de trappe à chômage. Pour résoudre ces problématiques la meilleure solution est selon nous l'allocation universelle (modèle synthétique).
Depuis les années 1980 l'idéologie libérale s'est imposée – ou fut imposée – comme unique modèle envisageable, ses théoriciens la présentant comme une "loi naturelle" de l'économie. Cette idéologie, qui est aussi une stratégie de classe, repose sur trois axes majeurs :
Ce qui pose problème ce n'est pas nécessairement ces principes en eux-mêmes, mais leur idéalisation comme principes absolus ne souffrant aucune remise en question, et leur instrumentalisation au profit de ceux qui contrôlent les principaux moyens de production.
Trahis par des décideurs politiques de tous bords, les États sont dépecés par privatisation des entreprises publiques (poste, chemins de fer, banques publiques, ...) voire même des services publics (enseignement, soins de santé, sécurité sociale, justice, police, armée, ...), tous étant considérés comme privatisables et "nécessairement" mieux gérés par une entreprise privée. Cette croyance fut réfutée par la crise de 2008, résultat du chantage au risque systémique exercé par le secteur bancaire.
Oligarchie. Le caractère anti-démocratique des privatisations est confirmé par une étude de Ernst & Young, montrant que sur l'ensemble de la planète les populations sont généralement satisfaites des entreprises publiques, et qu'elles les apprécient mieux que les entreprises privées [source].
D'autre part on observe un phénomène de transnationalisation des grandes entreprises privées, sous la forme de délocalisations et de fusions & acquisitions. Cette mondialisation profite d'une faiblesse du droit international dont la particularité, par rapport au droit national, est de ne pas être complété par des pouvoirs exécutif et législatif démocratiques (il n'existe pas d'État mondial, ni de Confédération mondiale).
De ces évolutions il résulte trois effets majeurs :
Dans un rapport publié en 2012 l'OCDE constate que « ces trois dernières décennies, la part du revenu national constituée des salaires et avantages accessoires au salaire – la part du travail – a diminué dans la quasi-totalité des pays de l’OCDE. (...) Cette baisse met en évidence le rôle de facteurs tels que :
Les dix plus grande entreprises du monde en terme de capitalisation boursière - toutes technologiques (et états-uniennes ...) - sont cependant des nains en terme d'emplois. Ainsi les GAFA (Google, Amazon, Facebook et Apple) emploient à elles quatre moins de salariés que la seule société Volkswagen ! [source].
Le recul de la part du travail est allé de pair avec une augmentation des inégalités de revenu marchand, de nature à mettre en péril la cohésion sociale et à ralentir le rythme de la reprise en cours. L’augmentation des investissements dans l’éducation et un recours accru au système d’imposition et de prestations permettraient de réduire ces risques » [source].
Comprenons bien que le recul de la part du travail dans le revenu national est la contrepartie "mécanique" de la hausse des revenus du capital. Il en résulte logiquement la hausse des écarts de richesse au détriment de la majorité de la population, et au profit de cette infime minorité qui possède les principaux moyens de production.
Théorie de la destruction créatrice
Dans les années 1930 Schumpeter a proposé la théorie de la « destruction créatrice » attribuée à l'innovation technologique. Cette "théorie" - largement promotionnée par les organisations patronales ainsi que par les décideurs politiques qui leurs sont inféodés - affirme une évidence : l'innovation technologique détruit certes des emplois, mais elle en créé aussi de nouveaux.
Cependant la théorie "oublie" d'évoquer deux faits :
Conclusion : l'innovation technologique, de plus en plus rapide, doit aller de pair avec un développement des systèmes de sécurité sociale et le partage du temps de travail.
Polarisation. Sous l'effet du progrès technologique, l'emploi tend à se polariser entre basses et hautes qualifications, au détriment des moyennes qualifications. Si le progrès technologique ne semble pas détruire quantitativement l'emploi global il le détériore cependant qualitativement pour la majorité (la moins aisée) des travailleurs.
Chômage total :
Population totale :
Tx chômage = chômeur / pop. active
Tx activité = pop. active / pop. en âge de travailler
Le mode de calcul du taux de chômage peut être manipulé en jouant sur le fait que :
Salariat précarisé. La baisse récente du taux de chômage est trompeuse car elle a pour contrepartie une augmentation des CDD et non pas des CDI (qui sont mêmes plutôt décroissants). Les CDD étant généralement moins bien rémunérés, plus stressants et sans perspective de carrière, on assiste donc à une précarisation des nouveaux emplois, notamment par précarisation de l'auto-entrepreneuriat sur le modèle Uber. Ainsi en Allemagne la baisse du taux de chômage depuis les réformes Hartz du début des années 2000 s'est accompagnée d'une hausse du taux de pauvreté [graphique - source].
Le phénomène semble mondial (du moins au sein des pays développés), ainsi au Japon la part des travailleurs non réguliers précaires (CDD, temps partiel, emploi temporaire) et moins bien rémunérés (-34% en moyenne) dans l’emploi total est passée de 20% en 1994 à 38% en 2017, ce qui a pour effet que les salaires ne progressent plus malgré un taux de chômage de seulement 2,5% [source].
On ne s'étonnera donc pas que l'inflation demeure basse malgré la "diminution" du taux de chômage.
Chômage caché. La précarisation du salariat est généralement accompagnée par une augmentation du chômage caché (encore appelé "halo autour du chômage"), constitué de personnes non reprises dans les statistiques du chômage :
La "neutralisation" du chômage se fait donc aux prix d'une précarisation du travail. En Europe et aux USA si l'on inclut dans le chômage les personnes travaillant à temps partiel au salaire minimum au obtient des taux de chômage deux à quatre fois plus élevés !
Ainsi aux USA le taux incluant le chômage caché (courbe bleue ci-dessous), telle que défini et mesuré par shadowstats.com, serait plus de quatre fois supérieur au taux de chômage officiel le plus publié : plus de 20% au lieu d'environ 5% !
Notez la concordance autour de l'axe 2009 entre la courbe bleue et celle du graphique précédant.
Force est de constater que l'évolution des statistiques de chômage ne reflète pas l'explosion - depuis le début des années 2000 - du nombre des SDF visibles sur les trottoirs des grandes villes européennes et états-uniennes ... [graphique New-York].
L'imposture du plein emploi des autres pays(4m55s - 2016)
S'il y a précarisation du travail n'est-ce pas surtout en raison de l'inadaptation des nos systèmes de sécurité sociale à un contexte économique et technologique qui évolue de plus en plus vite ?
La focalisation sur le thème du chômage – et des pensions – nous empêche de sortir d'un cadre conceptuel dépassé et d'adapter à l'évolution historique notre façon d'organiser la société humaine. Ainsi la tendance à long terme du PIB mondial par habitant - qui est exponentielle [source] - montre que le problème économique fondamental est l'insuffisante répartition des richesses produites [source] qui freine la réduction du temps de travail (et donc l'augmentation du temps libre), à revenu moyen constant. C'est pourquoi l'allocation universelle – telle que définie par nous c-à-d le modèle synthétique – pourrait s'imposer comme l'adaptation nécessaire de nos systèmes de sécurité sociale au progrès scientifique.
Sans emploi : la condition de l'homme post-industrielle (12m10s - 2017)
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Une publication de François Jortay